lundi 31 mai 2010

Ce racisme toléré, tranquille, bien entretenu et omniprésent...



Question : comment peut-on lire, voir et entendre ces dernières heures, dans les médias, qu’un État – «démocratique», paraît-il – s’apprête à interdire, y compris par la force, tout accès aux côtes palestiniennes de Gaza – qu’il claironne à tous vents avoir pourtant quitté – à une flottille de plusieurs bâtiments internationaux chargés d’aide humanitaire, de petites maisons préfabriquées, de médicaments et de produits de première nécessité du fait de l’embargo exercé d’une main de fer – quand ce n’est pas de «plomb durci» – par ce même État, sans que les autres États – tout aussi «démocratiques» – ne réagissent avec la fermeté qui convient?

Réponse : parce que ces autres États, dits «démocratiques», ont depuis longtemps perdu le sens même de ce que le mot «démocratie» recouvre, et qu’à bien y regarder, ils ont pratiqué la même politique odieuse, barbare et assassine que celle pratiquée par l’État israélien aujourd’hui. Comment dès lors reprocher à l’un, ce que tous ont fait, et pour certains, font encore? Difficile! A moins de se renier soi-même… La duplicité de ces États les déforce donc et il leur est bien compliqué de rappeler Israël à l’ordre quand ils se sont tous compromis d’aussi flagrante manière! Ainsi donc, il est bien vrai que nos actes nous suivent… tôt ou tard.

La «démocratie» qui est paraît-il le moins mauvais des systèmes, s’est accommodée depuis bien longtemps de pratiques inavouables, comme le racisme. Et tant que nous ne dénoncerons pas et ne condamnerons pas avec la force et la détermination voulues ce type de dérive, tant que nous accepterons implicitement ce fléau voire même le soutiendrons, le racisme aura encore de beaux jours devant lui. Or, une «démocratie» qui se respecte ne peut tolérer ce genre de comportement. Elle doit tout au contraire le pourchasser, sans relâche. Le traquer sous toutes les formes qu’il revêt. Et doit tout, absolument tout faire pour l’éradiquer et ne pas permettre qu’il se tapisse, louvoie, se travestisse de mille façons pour empoisonner lentement mais sûrement les rapports entre les individus. Ne pas en avoir conscience, minimiser son impact, ne pas réagir au quart de tour en sa présence, déclarée ou larvée, est la porte ouverte à des dérives qui deviendront plus graves avec le temps. Et risquent dans certains cas, de devenir alors incontrôlables. Parce que ce qui n’est pas fait à l’échelle des individus, ne pourra l’être à l’échelle de groupes plus larges, plus vastes, de communautés, de villes, de régions, de pays.

Ces jours-là sont arrivés. Cette époque où certains se permettent de dénigrer, d’insulter, de dénoncer, d’exclure, de détruire leurs voisins, leurs semblables, sans réaction de la part de l’entourage et des institutions est arrivée. Elle est la nôtre. Il ne se passe pas un jour où des gens, de par leur couleur de peau ou l’appartenance à une autre culture, ne soient pointés du doigt, mis au ban de nos sociétés si «démocratiques». L’accès au travail, à l’école, au logement, aux aides sociales, à certains lieux publics leur devient de plus en plus souvent inaccessibles, voire carrément interdits. Et le silence qui entoure tout cela est devenu plus qu’inquiétant. Il fait de ceux qui devraient réagir et ne réagissent pas, des complices de ces situations. Qui ne dit mot consent, dit l’adage. C’est grave. Très grave. Et met à terme, nos propres sociétés en péril. Aujourd’hui nous sommes peu nombreux à réagir. Au point que des responsables politiques n’hésitent même plus à s’avancer à visage découvert pour balancer à qui veut l’entendre leur haine de tout ce qui leur est étranger. Et non seulement c’est toléré, mais ce n’est pas puni. Comme s’il s’agissait d’une opinion parmi tant d’autres. Au nom de la liberté d’expression, des tribunes leur sont offertes. Et des médias leur font la part belle, amplifient leurs déclarations, s’en font l’écho quand il faudrait les verbaliser sèchement et sans hésitation…

Recevoir officiellement des ministres dont les propos et les pratiques sont assurément racistes, est grave. Autoriser la pose de plaques de rue mettant à l’honneur des noms de racistes, est grave. Soutenir la libération d’un otage et en ignorer un autre du fait de leurs origines, est grave. Permettre que des produits issus de la colonisation inondent nos marchés, est grave. Encourager le rehaussement des rapports avec l’UE d’un pays qui bafoue les Droits de l’homme et les Résolutions de l’ONU, est grave. Se réjouir de l’accès à l’OCDE d’un pays qui pratique l’apartheid, est grave. Ramper devant les dictats d’un pays dont le sionisme est l’idéologie d’Etat, est grave. Et cette longue liste prend des pages et des pages, est contenue dans de multiples rapports, établis depuis des années par quantité d’organisations internationales au-dessus de tout soupçon. Sans que cela ne change rien à rien! Sinon pour seul résultat, ce que nous voyons aujourd’hui : un État qui s’arroge le droit de perpétuer des pratiques racistes et criminelles des plus immondes, sans que personne ne puisse plus l’arrêter, semble-t-il. Un régime d’apartheid, le sionisme, s’étale en long et en large sous nos yeux, depuis des décennies, et personne ne bouge, hormis une poignée de résistants eux-mêmes dénigrés dans cette dérive inacceptable, dans cette impunité intolérable, dans ce reniement des valeurs mêmes qui fondent une vraie «démocratie».

Dès lors, et devant l’absence évidente de courage politique de nos «démocraties» bien peu éclairées et incapables de faire appliquer le Droit international depuis plus de 60 ans, la seule issue est de nous en remettre aux décisions souveraines des Palestiniens. C’est à eux et à eux seuls que reviennent le choix de leur résistance et de la politique qu’il leur faut mener pour recouvrer leur indépendance et leur auto-détermination. S’ils choisissent de refuser les dictats israéliens, nous devons les soutenir. S’ils choisissent le boycott des produits israéliens, nous devons les soutenir. S’ils choisissent la résistance armée, nous devons les soutenir. Et s’ils devaient en arriver à choisir de remettre en question le partage de leur territoire opéré dans leur dos et sans leur consentement pour régler notre racisme européen à l’encontre des juifs après la deuxième guerre mondiale par l’établissement d’un Etat qui s’est révélé lui-même raciste, nous devrons les soutenir aussi. Au nom de la «démocratie», précisément. Nous n’avons aucune raison de soutenir ou de laisser faire un occupant qui viole le Droit international et se moque des rappels à l’ordre qui lui ont été adressés avec beaucoup de mansuétude et de patience, tout en condamnant l’occupé pour les méthodes de sa résistance, puisque par nos lâchetés répétées et par le renoncement à appliquer nos propres lois, décrets et résolutions, nous ne lui laissons d’autre choix!

Daniel Vanhove
Observateur civil
Membre du Mouvement Citoyen Palestine
Auteur de La Démocratie Mensonge – 2008 – Ed. Marco Pietteur – coll. Oser Dire
30.05.10

dimanche 30 mai 2010

Robert Castel : « La retraite est le droit social par excellence »


Le sociologue Robert Castel défend cette « propriété sociale » que constitue le droit à la retraite, et qui évite - pour combien de temps ? - aux salariés vieillissants de devenir pauvres. L’ancien disciple de Pierre Bourdieu et Michel Foucault rappelle que «la percée la plus décisive en matière de droits sociaux», dont la retraite, a été réalisée dans une France qui allait bien plus mal qu’aujourd’hui: un pays dévasté par la Seconde guerre mondiale, avec une productivité qui s’était effondrée, mais où la volonté politique de redistribuer les richesses produites était bien présente. Entretien.


- Pourquoi avez-vous signé l’appel lancé par la Fondation Copernic et l’association Attac en faveur de la retraite par répartition? Un appel qui tire un bilan désastreux des précédentes réformes et qui alerte sur le risque de paupérisation des retraités.
- Il faut prendre une position assez ferme sur la question des retraites. C’est pourquoi j’ai signé cet appel. L’enjeu est tel qu’il est important de rassembler la gauche pour faire prévaloir ses orientations. Voilà ma position. Je me distingue néanmoins de cet appel sur un point : je ne pense pas que l’âge de départ à la retraite soit nécessairement le principal objectif à défendre. Mais dans le contexte actuel, très défavorable aux salariés, il faut faire très attention lorsque l’on manipule cette idée de modulation: je ne prône pas un allongement de la durée de cotisation, surtout pas! Il ne m’apparaît pas nécessaire, dans l’idéal, de traiter de la même façon qu’un ouvrier quelqu’un qui n’a pas eu un métier aussi épuisant, ce qui impliquerait des négociations sérieuses en fonction des types de métiers.

Une réforme du système de retraite en vue de lui assurer les financements nécessaires doit impérativement respecter deux éléments. D’une part, la possibilité de partir à la retraite au-delà des 60 ans statutaires n’a de sens que pour quelques professions privilégiées. D’autre part, le droit à la retraite exige la définition d’une pension minimale suffisamment élevée afin de permettre l’autonomie économique des individus.

- La réforme qui se dessine va diminuer les revenus des retraités alors que ceux-ci ont déjà des difficultés à constituer des droits à la retraites suffisants en raison de la déstructuration du monde du travail. Le droit à la retraite est-il menacé ?
- Il m’apparaît nécessaire de défendre un véritable droit à la retraite par répartition qui donne un socle suffisant de ressources pour continuer d’avoir une vie correcte après la vie de travail, c’est-à-dire qui permet à chaque salarié de continuer à bénéficier d’un minimum d’autonomie économique. Pierre Laroque, «l’inventeur» de la Sécurité sociale à l’issue de la Second guerre mondiale, affirmait d’ailleurs qu’elle était instituée en tant que «garantie donnée à chaque homme qu’en toutes circonstances il pourra assurer dans des conditions satisfaisantes sa subsistance». Il ne devrait donc pas exister de retraités pauvres. Or, le risque actuel est bien que la retraite devienne progressivement un minima de subsistance.

Du point de vue du droit, la pension de retraite fonctionne comme un salaire indirect, grâce auquel une partie du produit de son travail revient, avant la fin de sa vie, au travailleur lui-même. Ceux qui ont participé à la production de richesses peuvent ainsi continuer de bénéficier d’une partie de la richesse produite, une fois qu’ils ont arrêté de travailler à cause de leur âge avancé. Une partie du travail des salariés leur revient ainsi sous forme de protection, même si leurs patrons en ont accaparé la plus grande part dans ce système capitaliste. Ce droit permet ainsi de les affranchir de la dépendance qui était la condition du vieux travailleur avant l’instauration de la retraite. Cette dépendance le laissait soit à la charge de ses enfants, soit au bon vouloir de la charité ou aux prises avec les hospices pour indigents. Une situation épouvantable!

- Certains universitaires estiment que les retraités sont des privilégiés dans cette période de chômage de masse et de revenus plus faibles. Ils vivraient un véritable «âge d’or» contrairement aux jeunes largement victimes de l’accroissement des inégalités. Partagez-vous cette position?
- Avec le mouvement d’implantation du droit à la retraite, à partir du lendemain de la Seconde guerre mondiale, le phénomène du «vieux pauvre», si caractéristique de l’histoire ouvrière, s’est atténué. La plupart des salariés des «Trente glorieuses» ont été «couverts» par la retraite, et l’on assiste désormais plutôt à un développement massif de la pauvreté parmi les jeunes. En suivant le raisonnement selon lequel les jeunes retraités, qui ont entre 60 et 70 ans, représenteraient une classe d’âge privilégiée, il y a la tentation de les désigner comme étant trop riches. C’est un raisonnement pervers! Cette recrudescence de la pauvreté chez les jeunes s’explique surtout par la faible qualité des emplois qui leur sont proposés et leur fort taux de chômage. Ce phénomène ne doit pas être le prétexte pour dépouiller les «vieux» salariés! Surtout qu’il existe encore des retraités pauvres. Un phénomène qui s’explique notamment par l’arrivée à la retraite de salariés qui n’ont connu que le régime de chômage de masse et de faibles salaires en raison notamment du travail intermittent ou à temps partiel.

- Comme en 1993 et 2003, la réforme de 2010 est menée au nom du sauvetage de notre système de retraite. Vous n’avez pas l’air inquiet malgré les prévisions très pessimistes sur son financement, pourquoi?
- L’idéal serait une société de plein emploi. Dans ce cas, le financement des systèmes sociaux ne figurerait même pas à l’agenda politique. Or, nous sommes de toute évidence dans une phase du capitalisme qui développe, au contraire, le chômage et la précarité. Il faut avoir à l’esprit l’élément suivant: si la croissance facilite les choses, elle ne remplace pas la volonté politique. Ainsi, dans les discours publics sur la retraite, on oublie souvent de rappeler que la percée la plus décisive en matière de droits sociaux a été réalisée avec la Sécurité sociale en 1945 et 1946; c’est-à-dire dans une France dévastée, dont la productivité était tombée en deçà du seuil atteint en 1929. Le financement du système de protection sociale dans son ensemble, et des retraites en particulier, nécessite une meilleure répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail. Dans une perspective de gauche, c’est un principe évident.

Pour que le droit à la retraite soit assuré, il faut garantir une certaine égalisation des conditions en procédant à une certaine répartition des richesses, à défaut de mettre en place des politiques générant davantage d’égalité. Par exemple, il faudrait que le salarié payé tout au long de sa vie au Smic — c’est un cas de figure qui existe — ait au moins de quoi vivre une fois à la retraite, sans basculer dans l’assistance. Comme l’a dit, en 1895, Jean Jaurès en défendant la loi sur les retraites ouvrières et paysannes: il faut «qu’il n’y ait plus là comme une organisation de charité, mais comme la reconnaissance du droit». La retraite est en effet le droit social par excellence que ce soit pour la classe ouvrière et, plus largement pour l’ensemble des travailleurs, car ce mécanisme permet d’accéder à une sorte de propriété sociale, commune à chaque salarié.

- Derrière l’actuelle réforme gouvernementale, se dessine déjà un mouvement en faveur d’un « big bang » à la suédoise. Se référant au modèle suédois, à la CFDT, au PS, au Modem et même à l’UMP, des voix s’élèvent pour unifier les régimes de retraites, individualiser les droits, au risque de renforcer les fonds de pensions. Est-ce une voie à suivre?
- Le modèle suédois en matière de retraite ? Il faut se méfier des modes. De même dans le domaine du travail, on nous vante la «flexécurité» à la danoise. Bien sûr, nous avons toujours à apprendre de la comparaison internationale. Toutefois, les promoteurs des concepts comme le «modèle suédois des retraites» ou celui de «flexécurité à la danoise» en font une importation extrêmement sélective et partielle. Ainsi, ces modèles fonctionnent dans leur pays d’origine comme un tout. Or, personne en France ne propose de les transposer dans leur ensemble, c’est-à-dire avec leurs conditions d’application. Ainsi, dans ces pays, on compte 80% des salariés affiliés à un syndicat. On y trouve aussi un modèle social-démocrate qui impose des prélèvements sociaux bien plus importants qu’en France et une solide tradition de concertations entre patronat et syndicats.

Dans le cas des assurances privées, on voit réapparaître immédiatement la distinction entre pauvres et riches. Ces derniers sont les seuls à pouvoir épargner suffisamment pour compenser l’affaiblissement des retraites du régime général de la Sécurité sociale. Si on soumet le droit à la retraite aux fluctuations du marché, inutile de dire que cette option comporte beaucoup de risques. Il suffit d’écouter ce qui se passe à la Bourse ces jours-ci... Revenons plus particulièrement au système de retraite suédois, sans entrer dans les détails, je reste méfiant en raison du rapport de force dominant en France, qui est très défavorable aux salariés. Dans ces conditions, il y a tout à craindre que l’importation d’un soi-disant «modèle suédois» en matière de retraite ne serve en définitive qu’à déconstruire notre propre système de retraite en revenant sur le principe de la répartition.

Recueillis par Olivier Vilain
27.05.10
Source: basta!

samedi 29 mai 2010

Après le capitalisme, quelles alternatives? Pourquoi je soutiens l’expérience cubaine?



François Houtart, docteur en sociologie, professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain, fondateur du Centre Tricontinental et de la revue Alternatives Sud. Prêtre marxiste, proche de la théologie de la libération, membre du comité international du Forum Social Mondial.


François Houtart a été invité à s’exprimer sur ces deux questions, soumises par l’Association Suisse-Cuba à Fribourg en Suisse, lors d’un séminaire suivi d’une conférence publique en Novembre 2008. Le sujet avait été défini bien avant «la crise» qui éclatait en automne 2008. Les questions ont été poursuivies avec d’autres conférenciers par la la suite. Ci-dessous un résumé de ses pensées.

"50 ans de révolution cubaine - quelles leçons à tirer" ?
François Houtart, qui a visité Cuba une cinquantaine de fois depuis 1953, a brièvement analysé les 50 ans de la révolution socialiste cubaine, ses exploits et ses difficultés, la nécessité de se défendre face aux menaces externes et internes et de la manière exceptionnelle de survie dans les furies économiques et sociales, provoquées par l’impérialisme nord-américain et, surtout, après la débâcle du camp socialiste et l’extinction de l’URSS.

Une transformation des mentalités
Houtart a souligné le fait que la révolution cubaine n’a pas seulement transformé les structures sociales et politiques, mais aussi les mentalités. Il ne s’agit pas d’idéaliser la Cuba révolutionnaire, qui n'est ni le paradis, ni l’enfer, mais de s’étonner de la continuité du processus révolutionnaire et de s’interroger sur les défis futurs. Pour les jeunes cubains aujourd’hui, cela va de soi que la santé et l’éducation sont gratuites, qu’il y a onze fois plus de médecins et d’infirmières qu’en 1959, que la mortalité enfantine a baissé de 60 à 5,3 pour mille et que l’espérance de vie a augmenté de 19 ans. Houtart ne croit pas à une trahison de cette pensée et à un retour vers le capitalisme.

Les leçons à tirer pour arriver à un socialisme approfondi : l’importance de l’éducation populaire, les valeurs comme la solidarité internationale (Cuba envoie plus de médecins dans le monde que l’OMS), les efforts constants de formation politique (fidèle à la pensée de José Martí) et l’importance d’un cadre de valeurs éthiques, comme la solidarité, la dignité, l’amour.

La ministre chargée d’affaires de la République Bolivarienne du Venezuela, une des 20 participantes du séminaire, a insisté à plusieurs reprises que sans l’exemple de Cuba, la révolution bolivarienne du Venezuela n’aurait pas eu lieu.

La « crise » : prévisible et inhérente au système capitaliste
Comme Samir Amin, François Houtart insiste sur le fait que la crise financière se construit sur un système qui était déjà en crise et que toutes les crises (financière, économique, alimentaire, énergétique et sociale) sont liées entre elles et liées à la même logique: la logique du système capitaliste qui est basée sur l’accumulation du capital et le profit maximum, l’exploitation du monde avec l’intérêt du capital comme moteur de l’économie et l’appât du gain comme seule fin.

La crise financière, prévisible, s’inscrit dans la logique d’une économie libéralisée, dominée par le capital financier. Il s’agit d’une crise globale. Elle n’est qu’un épiphénomène d’une crise beaucoup plus profonde. Houtart donne des exemples exhaustifs et effrayants par rapport à la crise alimentaire, climatique et énergétique, exemples puisés dans ses innombrables voyages sur les trois continents. Il cite le rapport de M. Nicolas Stern de la Banque Mondiale qui stipule que si les choses continuent ainsi, d’ici la moitié de notre siècle, on aura entre 150 et 200 millions de migrants climatiques, et qu’il nous reste dix à quinze ans pour prendre des mesures. Après, la situation sera irréversible.

Les « solutions »
Houtart dénonce ensuite le fait que les solutions proposées ne sont pas des solutions réelles, mais des voies qui permettent aux mêmes pouvoirs économiques de dominer le secteur de l’énergie et de continuer avec un modèle qui permet de faire des gains extrêmement rapides sur les revenus du capital. Face à la consommation totalement irresponsable de l’énergie, on n’essaye pas de changer, mais on cherche à continuer avec le modèle du capitalisme pour essayer de résoudre un problème qu’il a créé lui-même! Si l’Europe consacrait toute sa terre arable à la production d’agrocarburants, elle ne couvrirait que 10-15% de sa consommation actuelle, ce qui ne suffirait même pas à couvrir l’augmentation de la demande dans 10 à 20 ans. Elle exige donc que les autres continents sacrifient des millions d’hectares. Houtart dénonce la destruction de millions d’hectares arables par des pesticides pour planter des palmiers, par exemple. La biodiversité disparait, on chasse des millions de petits paysans avec l’aide de l’armée et des paramilitaires. Il revient sur l’absurdité d’appeler les agrocarburants des «biocarburants», alors qu’ils n’apportent pas la «vie» (bios en grec), mais la mort (Frei Betto, théologien de la libération, les appelle les «nécrocarburants»).

Délégitimer le capitalisme
Pour le capitalisme, les coûts sociaux et environnementaux n’entrent pas dans les calculs économiques. Ce sont des externalités, sauf quand ces dégâts commencent à affecter le taux de profit! C’est donc la logique même du capital qui est à l’origine de chacune de ces crises! Il ne suffit pas de dénoncer les abus et les excès, de dénoncer un capitalisme sauvage, comme s’il existait un capitalisme humain. Comme dans son ouvrage en 2005, Houtart réclame que nous délégitimions ce système, qu’il faut trouver des alternatives sérieuses, et pas seulement des régulations, comme par exemple vider les caisses de l’Etat pour sauver les banques!

Les alternatives
C’est ici qu’il commence à aborder les alternatives. Pour parler d’un socialisme du XXIè siècle, François Houtart propose quatre grands axes:
1. l’utilisation renouvelable des ressources naturelles, avec leur contrôle collectif et un usage rationnel, excluant leur privatisation;
2. la valorisation de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, ce qui constitue le centre de la doctrine économique du socialisme et sa contradiction fondamentale avec le capitalisme;
3. une démocratie généralisée, non seulement dans le champ politique, avec l’adoption d’une démocratie participative, mais aussi dans le champ économique et dans toutes les institutions (par exemple l’eau, qui a été privatisée pendant 20 ans à Paris, redevient aujourd’hui un bien public).
4. la multiculturalité. Pour construire une société nouvelle, toutes les cultures, tous les savoirs traditionnels, les diverses philosophies et religions peuvent contribuer à l’éthique nécessaire à la poursuite des objectifs. Le monopole de la culture occidentale ne peut pas continuer. C’est aussi cette culture qui a porté le système capitaliste.

Il s’agit de (re)construire des utopies, non comme des illusions mais comme des éléments, petits et grands, qui sont réalisables concrètement, qui n’existent pas aujourd’hui, mais qui pourraient bien exister demain.
Toutefois, il ne faut pas oublier l’immédiat. Des réformes sont nécessaires. Mais pas simplement des réformes pour adapter, pour rendre plus humain le système, mais dans le cadre d’une prise de conscience des acteurs pour transformer et remplacer le système actuel.

«L’amérique latine, le seul continent où nous sommes passés des résistances aux alternatives !»
Houtart cite la marche des indigènes sur Bogota, la conscience politique de ces gens qui risquent la mort au Venezuela, en Bolivie, en Équateur, beaucoup moins au Brésil, au Paraguay. Et toujours, l’exemple de Cuba. Toutes ces économies alternatives donnent des pistes dans les domaines culturels, économiques, etc. L’ALBA, la Banque du Sud, le Petrocaribe, etc. se traduisent en politiques concrètes. Grâce aux méthodes de Cuba appliquées en douze mois, le Venezuela a été reconnu par l’Unesco comme le seul pays du continent avec Cuba à avoir éliminé l’analphabétisme. Il est clair que nous ne sommes pas sortis du capitalisme. Certains le reprochent aux leaders du Sud. Pour François Houtart, c’est un manque de pensée dialectique: nous nous trouvons devant des réalisations nouvelles qui ne sont peut-être pas parfaites mais qui montrent qu'il est possible d’avancer. Les porteurs de ce grand projet et de cette utopie sont les mouvements populaires.

Après avoir vu, analysé, jugé, il s’agit maintenant de commencer à travailler. Pourtant, Houtart nous met en garde : «Chaque petite chose doit être effectuée dans la perspective de la grande utopie, d’une transformation de la logique du système dans lequel nous sommes, sinon elle va être absorbée par le système. L’action doit se situer à court terme (par exemple avoir nationalisé l’eau à Paris), à moyen terme (par exemple la taxe Tobin ou l’abolition des paradis fiscaux, etc) et à long terme, en fonction de nos quatre grands axes».

Andrea Duffour
Association Suisse-Cuba
27.05.10
http://www.cuba-si.ch
Source: le grand soir

vendredi 28 mai 2010

Interview de Jean Ziegler



Dans ses livres qui ont marqué l’opinion, Jean Ziegler n’a cessé de dénoncer le caractère absurde et criminel des politiques du capitalisme envers les peuples du tiers monde. Il a été le rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation du Conseil des droits de l’homme aux Nations unies de 2000 à 2008. Michel Collon l'a interrogé à Genève sur la crise, la Bourse, la faim, Obama, Israël…


- La crise t’a-t-elle surpris ?
- Dans sa violence, oui. Je ne pensais pas que les truands de la finance allaient ruiner l’économie mondiale à une telle vitesse : 1.800 milliards de valeurs patrimoniales ont été détruites. Pour les pays du tiers-monde, c’est une catastrophe totale. Mais aussi pour les pays industrialisés.

- Ce sont encore les pauvres qui paient ?
- Oui. Le 22 octobre 2008, les quinze pays de l’euro se sont réunis à Paris. Sur le perron de l’Elysée, Merkel et Sarkozy ont dit : «Nous avons libéré 1.500 milliards d’euro  pour le crédit et pour  augmenter le  plafond d’autofinancement de 3 à 5%». La même année, les mêmes pays européens ont réduit leurs subventions pour le programme alimentaire mondial (qui ne vit que de ces subventions) de 40 %. De six milliards de dollars à moins de quatre milliards.
Ce qui fait qu’au Bangladesh, on a supprimé les repas scolaires. Un million d’enfants  sont gravement et en permanence sous-alimentés. Ces enfants meurent donc à cause des gangsters de la Bourse. Il y a là des morts véridiques. Les spéculateurs, aujourd’hui, devraient être jugés au tribunal de Nuremberg.

- Quelle leçon les puissants ont-ils tiré de la crise ?
- Aucune. Prenons l’exemple de la Suisse. Le contribuable suisse y a payé 61 milliards de dollars pour le sauvetage de la plus grande banque : UBS. L’an dernier, en 2009, les dirigeants d’UBS, toujours proche de la  faillite, se sont distribués entre eux des bonus pour quatre milliards de francs suisses! Le pillage est total et l’impuissance des gouvernements qui se comportent comme des mercenaires est totale aussi. En tous les cas, en Suisse, en France, en Allemagne où j’ai quelques renseignements. C’est un scandale permanent.
Le masque néolibéral est tombé évidemment, avec sa prétendue légitimité. Mais le cynisme et  l’arrogance des banquiers triomphent totalement.

- Et du côté du public, sens-tu une évolution ?
- Non, si tu regardes les chiffres, ils sont catastrophiques. Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim. 47.000 personnes meurent de faim tous les jours. Un milliards de personnes (c’est-à-dire un homme sur six) sont gravement et en permanence  sous-alimentés. Alors que l’agriculture mondiale dans l’état actuel de son développement pourrait nourrir sans problème douze milliards d’êtres humains avec 2.700 calories par individu par jour! Donc, au début de ce siècle, il n’y a plus aucune fatalité. Un enfant qui meurt de faim, au moment où nous parlons, est assassiné. C’est catastrophique.
L’ordre mondial du capital financier globalisé est meurtrier - épidémie, décès par la pollution de l'eau , etc… - et en même temps absurde: il tue sans nécessité. C’est l’ordre des oligarchies et du capital financier mondialisé. Sur le plan de la lutte contre la faim, l’échec est total.

- Tu as été, de 2000 à 2008, le rapporteur des Nations-Unies sur le problème de la faim dans le monde. Quel bilan tires-tu? As-tu servi à quelque chose?

- Oui. La conscience a augmenté. Plus personne aujourd’hui, ne considère ce massacre quotidien comme un fait de la nature. On va en Europe, je crois, et en tout cas dans les pays de la périphérie vers une insurrection des consciences. Il faut une rupture radicale avec ce monde cannibale.

- Alors que le problème de la faim n’est pas résolu, on dépense de plus en plus pour faire la guerre.
- En 2005, pour la première fois, les dépenses mondiales d’armement (pas les budgets militaires, juste les dépenses  d’armement) ont dépassé mille milliards de dollar par an. Nous vivons dans un monde d’une absurdité totale.

- Obama avait pourtant fait de belles promesses…
- Il est vrai qu’Obama suit totalement la surdétermination de l’Empire. Je ne l’ai jamais rencontré, c’est sûrement quelqu’un de bien, mais la réalité qu’il affronte est effrayante. Les Etats-Unis restent la plus grande puissance industrielle au monde: 25 % des marchandises industrielles sont produites  par eux, avec pour matière première le pétrole: 20 millions de baril par jour dont 61% sont importés. On peut l’importer de régions comme le Moyen-Orient ou l’Asie centrale, ce qui les force à maintenir une force armée totalement hypertrophiée, et le budget fédéral est donc complètement parasité par les crédits militaires… Mais telle est la logique de l’Empire.

- Quel est ton sentiment sur ce qui se passe maintenant en Israël et comment cela peut-il évoluer ?
- Je pense que Tel-Aviv dicte la politique étrangère des Etats-Unis avec le lobby de l’AIPAC, comme puissance déterminante.

- Avant les politiciens, ce sont quand même d’abord les multinationales pétrolières qui décident d’armer Israël.
- Oui, la logique fondamentale est que pour les intérêts pétroliers, il faut un porte-avion stable. Et l’Etat d’Israël mène - ce n’est pas moi qui le dit, c’est un rapporteur spécial des territoires occupés - une politique permanente de terrorisme d’Etat. Tant que ce terrorisme continue, il n’y aura pas de paix au Moyen-Orient, il n’y aura pas de fin au conflit Iran - Irak, ni rien du tout. Tout est sans issue sauf si enfin l’Union européenne se réveillait, tu comprends?

- Que pouvons-nous faire, nous Européens, pour la réveiller ?
- Depuis juin 2002, existe un accord de  libre échange entre Israël et les 27 pays de l’Union européenne qui absorbent 62% des exportations  israéliennes. Dans cet accord, l’article 2 (c’est le même dans tous les traités de libre échange) dit: le respect des droits de l’homme par les partis contractantes est  la condition pour la validité de l’accord. Mais les violences faites aux Palestiniens - vol de la terre, torture permanente, éliminations extrajudiciaires, assassinats, organisation de la sous-alimentation comme punition collective - tout cela, ce sont des violations permanentes des droits de l’homme les plus élémentaires. Si la Commission européenne suspendait pendant 15 jours l’accord de libre-échange, les généraux israéliens reviendraient à la raison immédiatement. Or, l’Europe des 27, ce sont des démocraties, c’est à nous de jouer, nous opinions publiques.

- Comment ?
- Il faut forcer nos gouvernements. Nous ne sommes pas impuissants. En Belgique, il y a beaucoup de problèmes, en Suisse et en France aussi. Mais une chose est certaine: les libertés publiques existent. Il faut se saisir de ces libertés publiques pour imposer à nos gouvernements un changement radical de politique, c’est tout. S’ils ne le font pas, alors il ne faut plus voter pour eux, tu comprends, c’est aussi simple que ça!

- Mais tous ces gouvernements sont d’accord de soutenir Israël. En France, par exemple, que ce soit l’UMP ou le PS, ils soutiennent Israël.
- Soutenir la sécurité et la permanence d’Israël, c’est une chose. Mais cette complicité avec le terrorisme d’Etat et la politique de colonisation, ce n’est pas possible. C’est la négation de nos valeurs, c’est «du fascisme extérieur»: c’est-à-dire que nos valeurs sont démocratiques à l’intérieur de nos frontières et à l’extérieur, nous pratiquons le fascisme par alliance.

- Et enfin, le rôle des médias dans tout ça ?
- Ils sont complètement soumis. Notamment en période de crise, les journalistes ont peur pour leur  emploi. L’agressivité du lobby israélien est terrible. Moi, j’ai subi la diffamation la plus effroyable, et ça continue aux Nations-Unies d’ailleurs, c’est grâce à Kofi Annan que j’ai survécu. Israël est un danger pour la paix du monde, Israël cause d’effroyables souffrances. Et dans ce pays, les opposants comme Warschawski sont complètement marginalisés. Mais si l’opposition israélienne anticoloniale et anti-impérialiste n’a pas la parole, n’a pas d’influence, eh bien, nous allons vers la catastrophe. Il faut soutenir les opposants.

- Et le rôle des médias à propos de la crise ?
- La crise est présentée comme une fatalité, une catastrophe naturelle. Alors que les responsables sont identifiés !

Jean Ziegler   
25.05.10
Source: michelcollon.info

jeudi 27 mai 2010

Gaza - Berlin




Doha, 23 mai 2010.
Le cinquième forum de la télévision Al-Jazeera vient de s’ouvrir à Doha, Qatar. Ici, les nouvelles principales concernent le départ pour Gaza d’une flottille de neuf bateaux afin de briser le blocus et d’apporter du matériel pour aider à la reconstruction, ainsi que du matériel médical et scolaire, à ce petit territoire où s’entassent 1,5 million de Palestiniens, étranglés depuis plusieurs années. Les navires les plus grands viennent de Turquie, mais ils devraient être rejoints par d’autres vaisseaux qui partiront d’Athènes et de Crète («Aid convoy sets off for Gaza», Al-Jazeera English, 23 mai).

L’opération se place sous l’égide de «The European Campaign to end The Siege on Gaza», sur le site duquel on trouvera tous les détails et le suivi de l’action en cours.

Un des éléments importants est évidemment l’implication des autorités turques dans cette opération. Le premier ministre turc Recip Erdogan s’est personnellement engagé dans cette action. La volonté israélienne d’interdire à la flottille l’accès à Gaza risque de détériorer encore plus les relations entre Israël et un pays musulman qui était, jusqu’à ces dernières années, un de ses principaux alliés.

Le blocus de Gaza dure depuis au moins juin 2007, date qui a marqué la rupture entre le Fatah et le Hamas. Quoi qu’on pense de ces événements, pourquoi la population civile devrait-elle en payer le prix? Il s’agit, ni plus ni moins, d’une prise d’otage par les autorités israéliennes. Les destructions commises lors de l’agression israélienne de décembre 2008 ont rendu la situation encore plus insupportable, forçant même l’Union européenne et les Etats-Unis à demander la levée du blocus. Mais comme ces déclarations n’ont été suivies d’aucune action, d’aucune sanction, le gouvernement israélien poursuit une politique qui relève du crime de guerre.

Les preuves en sont multiples, notamment un rapport, encore un, des Nations unies («Un rapport de l’ONU dénonce le blocus israélien dans la bande de Gaza», LeMonde.fr, 23 mai): «Selon un rapport de l’ONU, le blocus qu’Israël impose à la bande de Gaza continue d’entraver gravement la reconstruction des bâtiments et infrastructures détruits lors de l’offensive israélienne de décembre 2008-janvier 2009. A ce jour, seuls 25 % des dégâts ont pu être réparés, plus d’un an et demi après l’offensive dévastatrice “plomb durci”.»

Cette tentative de briser le blocus fait la Une d’Al-Jazeera, alors qu’il y a fort à parier que les télévisions françaises ou américaines ne lui accordent aucune place. Il ne s’agit pas seulement de différence de perspective; ici, on y voit une preuve de plus de ce que le discours de l’Europe et des Etats-Unis sur les droits humains n’est que pure propagande.

Pour en revenir au cinquième forum d’Al-Jazira, il a été ouvert par une longue intervention de Robert Fisk, journaliste au quotidien The Independent (Londres), l’un des meilleurs et des plus courageux journalistes couvrant le Proche-Orient. Son allocution est disponible sur l’une des chaînes d’Al-Jazira, mais je n’ai pas été capable de la retrouver, je laisse le soin à un lecteur de le faire et j’ajouterai le lien.

Il intervenait sur les liens entre médias et pouvoir et a surtout développé une analyse des termes que les journalistes emploient et qui, en réalité, sont déjà des prises de position: «processus de paix» pour parler des négociations israélo-palestiniennes; «combattants étrangers» (en Afghanistan et en Irak), alors que l’on oublie que les principales forces étrangères sont américaines et occidentales; «parties en conflit», pour occulter que l’on a affaire à un occupant et un occupé.

Sur Gaza, il a dressé une intéressante comparaison. Il fut un temps, dit-il, où il existait un territoire encerclé, soumis à un blocus, menacé par des troupes étrangères et où l’on s’apprêtait à édifier un mur. Il s’agissait de Berlin, en 1948-1949, et le blocus avait été imposé par l’armée soviétique. A l’époque, les Occidentaux étaient intervenus au nom de la démocratie, de la libre circulation des gens, du droit des populations à vivre dignement. Ils avaient même organisé un pont aérien... Il s’agissait alors de défendre «le monde libre». Mais les Palestiniens ne sont pas des Berlinois, ils ne sont même pas des «Blancs», alors leur sort nous importe bien peu...

PS: Selon le quotidien Haaretz, «Israel to Europe : Stop your citizens from sailing to Gaza with aid» (Jack Khoury et Barak Ravid, 17 mai), le gouvernement israélien a demandé aux gouvernements européens d’empêcher leurs citoyens de participer à la tentative de briser le blocus de Gaza. Selon le journal, certains des diplomates ont dit que leur gouvernement s’y emploierait !

Alain Gresh
23.05.10
Source: carnets du diplo

mardi 25 mai 2010

De l’outil Internet et de ses dérives



Qui pourrait de nos jours, douter de l'efficacité d’Internet? A moins de choisir l'isolement total, le refus de tout progrès, l'érémitisme volontaire, nul ne peut contester le formidable moyen de communication qu'Internet représente. Probablement n’avons-nous d’ailleurs pas encore mesuré totalement la portée d’une telle évolution dans les moyens de communication et ce qu’elle a changé dans notre perception du monde. Les dictatures encore nombreuses sur la planète le savent bien, qui tentent par tous les moyens d’en restreindre l’usage et n’hésitent pas à opprimer les contrevenants. Le monde au bout d’un clic ! Incroyable… A condition toutefois de ne pas oublier que la plupart du temps ce monde-là reste virtuel. Quand j’entends certains me dire, non sans fierté, qu’ils ont déjà «plus de 500 ami(e)s sur Facebook», je m’interroge sérieusement sur ce que recouvre leur notion de l’amitié… tout en me félicitant de ne pas être tombé dans ce gobe-mouche.

Ainsi tout progrès a ses revers. Les Chinois ont inventé la poudre pour leurs feux d'artifice, quand d'autres l'on détournée pour l'usage du canon. Dans le but de trouver un traitement contre la maladie du charbon plus connue sous le nom d’anthrax, des scientifiques parviennent à en isoler le bacille quand d’autres plus tard, en feront une arme de destruction massive. Et de tels exemples sont innombrables. Ce que l’histoire des découvertes nous apprend, c’est que quand l’objectif de ces dernières est détourné, il l’est rarement à des fins pacifiques.

Il en va de même avec Internet : les uns l’utilisent comme moyen de connaissance, de recherche, d’information, de communication… quand d’autres l’emploient pour combler leur vacuité, leur désœuvrement, voire assouvir leurs instincts les plus bas. Et en cette matière, l’histoire nous apprend aussi que le genre humain n’a pratiquement aucune limite. La transgression de ces limites étant d’ailleurs souvent reconnue comme pathologie. Certains passent des heures, des jours, voire des années à baver derrière leur écran sous l’emprise d’images de corps mis en scène et qui peu à peu, s’ils n’y prennent garde, annihileront leurs capacités à vivre de vraies relations amoureuses ; d’autres n’auront de cesse de fouiner dans la vie privée d’autrui pour y chercher ce qui titillera leur curiosité malsaine et leur donnera l’impression de remplir ainsi un quotidien désespérément ennuyeux ; et ainsi de suite… dans cette errance d’individus ne sachant combler leur oisiveté, leur vide intérieur autrement qu’en traquant chez d’autres un détail insignifiant, une image volée, une phrase sortie de son contexte, un mot travesti tel un os à ronger avec lequel ils s’amusent et s’excitent comme de grands adolescents définitivement immatures, sinon profondément frustrés…

Quand ces fouilles-merde détiennent  une petite information, ils peuvent succomber à ce qu’il y a de pire chez l’individu : l’illusion de leur importance, avec son corollaire en filigrane, la sensation du pouvoir. Tout le monde sait aujourd’hui que celui qui détient l’information, détient une parcelle de pouvoir. Il convient de se rappeler alors les dérives que le pouvoir engendre. Elles sont redoutables, passent par le mensonge, la délation, le reniement, l’insulte, la trahison, le chantage… l’oppression. Elles voudraient faire une lanterne, d’une vessie. Prêchent le faux pour obtenir le vrai. Jettent la suspicion sur des innocents. Comme lors de l’affaire d’Outreau. Jusqu’à briser des vies. Jusqu’à mener parfois d’aucuns à choisir la mort. Ainsi convient-il sans doute de rester prudent sur l’usage que certains font de cet outil, comme d’une arme tournée contre leur entourage, leurs voisins.

Face aux risques d’une utilisation malveillante de ce formidable outil qu’est Internet, me reviennent alors ces vers de Léo Ferré, sonnant comme un avertissement:

«Ces mains bonnes à tout même à tenir des armes
Dans ces rues que les hommes ont tracées pour ton bien
Ces rivages perdus vers lesquels tu t'acharnes
Où tu veux aborder
Et pour t'en empêcher
Les mains de l'oppression

Regarde-la gémir sur la gueule des gens
Avec les yeux fardés d'horaires et de rêves
Regarde-là se taire aux gorges du printemps
Avec les mains trahies par la faim qui se lève

Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour
Et que l'on dit braqués sur les chiffres et la haine
Ces choses "défendues" vers lesquelles tu te traînes
Et qui seront à toi
Lorsque tu fermeras
Les yeux de l'oppression

Regarde-la pointer son sourire indécent
Sur la censure apprise et qui va à la messe
Regarde-la jouir dans ce jouet d'enfant
Et qui tue des fantômes en perdant ta jeunesse

Ces lois qui t'embarrassent au point de les nier
Dans les couloirs glacés de la nuit conseillère
Et l'Amour qui se lève à l'Université
Et qui t'envahira
Lorsque tu casseras
Les lois de l'oppression

Regarde-la flâner dans l'œil de tes copains
Sous le couvert joyeux de soleils fraternels
Regarde-la glisser peu à peu dans leurs mains
Qui formeront des poings
Dès qu'ils auront atteint
L'âge de l'oppression.»


Mieux vaut ne jamais l’oublier…


Daniel Vanhove
Observateur civil
Auteur de La Démocratie Mensonge – 2008 – Ed. Marco Pietteur – coll. Oser Dire
23.05.10

Oussama Atar a toujours besoin de nous...



Merci à celles et ceux qui ont déjà signé l'appel pour soutenir Oussama Atar, jeune prisonnier belge en Irak.

A ce jour, nous en sommes déjà à 3.090 signatures récoltées.

Si vous le pouvez, diffusez l'information autour de vous, svp:
http://e-s-g.blogspot.com/2010/05/sos-appel-urgent-sauvons-la-vie.html

lundi 24 mai 2010

Une page noire de l'histoire de France dévoilée à Cannes



Le film "Hors-la-loi" de Rachid Bouchareb est présenté le vendredi 21 mai à Cannes. Le film évoque la répression par les autorités françaises d'une manifestation, le 8 mai 1945, de partisans du nationaliste algérien Messali Hadj.

Une projection du film Hors la loi est prévue le 21 mai à Alger pour les médias locaux. "Le choix de cette date n'est pas fortuit, puisqu'au même moment ce film sera projeté à Cannes pour la presse internationale", rappelle le quotidien algérien Le Temps, expliquant que cette projection va permettre "aux journalistes algériens d'éclairer les lecteurs sur ce film tant attendu".

Comment un film que personne n'a vu suscite-t-il une telle polémique ? Une campagne de dénigrement a été menée. A sa tête, le député UMP des Alpes-Maritimes, Lionel Luca, qui accuse le film – sans l'avoir vu bien sûr – de falsifier l'Histoire. Evidemment, l'extrême droite a saisi la balle au bond, promettant déjà une "croisade sur la Croisette".

Le film revient sur les événements du 8 mai 1945, au lendemain de la victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Les Algériens, dont beaucoup ont contribué à la libération de la France occupée et collaborationniste, ont manifesté dans l'esprit du combat qui s'est déroulé en Europe pour la liberté et la libération. Et une répression hallucinante et sanglante s'est abattue sur les populations de Sétif, Guelma et Kheratta : 45 000 morts, tous des civils. Le film de Bouchareb dérange parce qu'il met le doigt sur cette page sombre, un massacre contre des civils qui a tous les ingrédients d'un génocide, à l'exemple de celui des Arméniens (reconnu officiellement par l'Assemblée nationale française) ou celui des Tutsis rwandais (dans lequel l'Etat français a été partie prenante).

Les Français redoutent l'impact que représenterait une éventuelle distinction cannoise pour "Hors-la-loi". Des intellectuels se sont inquiétés, dans le quotidien Le Monde, du fait que "des pressions aient été exercées sur les chaînes de France Télévisions pour ne pas coproduire le film ainsi que sur les responsables de la sélection officielle du Festival de Cannes pour qu'il ne soit pas programmé dans la sélection officielle, alors que le producteur a été l'objet de demandes inhabituelles émanant de la présidence de la République et du secrétariat d'Etat à la Défense et aux Anciens Combattants pour visionner – dans quel but ? – le film avant la date de sa présentation à Cannes."

Ces intellectuels ont tenu à dénoncer la "campagne" lancée contre le film de Rachid Bouchareb. Elle traduit, estiment-ils, le "retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants". Et d'ajouter: "Ceux d'entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines des évocations du contexte historique de la période. Mais le travail d'un réalisateur n'est pas celui d'un historien et n'a pas à être jugé par l'Etat. Personne n'a demandé à Francis Ford Coppola de raconter dans Apocalypse Now la guerre du Vietnam avec précision historique."

Le cinéma colonial français faisait des films qui dressaient généralement un portrait caricatural des Algériens et des Arabes en général. Les personnages étaient sans profondeur, interchangeables et intemporels, et étaient toujours joués par des acteurs français. Le film Le Désir (1928) d'Albert Durec, qui aborde le sujet de la polygamie, est un parfait exemple de l'approche superficielle du cinéma français durant la période coloniale. Ce cinéma montrait l'Algérien comme un être sans parole et évoluait dans des décors et des situations "exotiques", comme l'avaient fait les premiers peintres qui avaient accompagné les militaires français. Le tableau Les Femmes d'Alger dans leur appartement de Delacroix est très significatif. Pour comprendre les raisons de cette prise de conscience chez le peuple algérien, il faut revenir sur l'essence profonde de ce que fut le système colonial français. Tout d'abord, il faut voir que la présence française ne reposait sur aucune légitimité. L'Algérie a été conquise par la force dès 1830 et allait se voir imposer une domination qui devait aboutir à la déstructuration complète de sa société…

Belkacem Rouache
21.05.2010
Source: courrier international

dimanche 23 mai 2010

L’immunité artistique selon Roman Polanski




Le soutien apporté par l’intelligentsia européenne et le landerneau cinématographique au fugitif Roman Polanski après son arrestation en Suisse pour une affaire de mœurs dévoile leur sens aigu de la solidarité corporatiste en même temps que leur indécente suffisance. Il ne s’agit pas de juger du fond de cette affaire sordide mais de faire le procès de l’arrogance d’une certaine coterie qui prend des licences avec la morale et la justice.

Ils se déclarent tous outrés par tant d’impudence et n’hésitent pas à en faire part publiquement. Bernard Kouchner reconnaît avoir intercédé en faveur de R. Polanski auprès de son homologue étasunienne quand Frédéric Mitterrand estime «absolument épouvantable» son arrestation «pour une histoire ancienne qui n’a pas vraiment de sens». Au cœur de ce comité de soutien, on retrouve le facétieux Bernard Henri-Lévy, qui relativise les faits en les qualifiant «d’erreur de jeunesse», lors même que le principal intéressé avait 43 ans au moment des faits. Il se permet même d’admonester Tim Burton pour ne pas avoir profité de la tribune du Festival International du film de Cannes pour exprimer son soutien au cinéaste franco-polonais. Une pétition pour demander la libération de Roman Polanski a déjà réuni plus de cent signataires de premier plan de «la grande famille du cinéma».

Roman Polanski a fui la justice américaine en 1978, sans jamais y retourner, suite à sa condamnation pour "relations sexuelles illégales" avec une mineure de 13 ans en 1977. Depuis lors, il a continué à pratiquer son art en toute tranquillité et a été de nombreuses fois consacrés par ses paires.

Roman Polanski est exonéré de toute responsabilité judiciaire sous un ramassis d’arguments spécieux et pitoyables :
- Son génie artistique : En mettant en relief son talent, ils suggèrent que son statut lui accorde une certaine impunité. Il est évident qu’il doit être jugé indépendamment de ses qualités artistiques.
- La partialité de la justice : Sa suspicion envers la justice est invraisemblable sachant qu’il a bénéficié de l’indulgence de la justice qui a retenu à son encontre le chef d’inculpation le plus léger. On lui a permis de plaider coupable pour des faits requalifiés en délit.
- L’ancienneté des faits : Roman Polanski a profité de sa libération sous caution pour fuir la justice. Il a depuis lors soigneusement évité le territoire étasunien. Il ne serait pas logique qu’il tire avantage d’une situation qu’il a lui-même créé. La prescription n’est pas applicable le cas échéant.
- La non-récidive : Roman Polanski n’a pas été poursuivi pour des faits de récidive. Cette question n’est donc pas pertinente. De plus, il a confessé lui-même dans son autobiographie «Roman par Polanski» éprouvé de l’attirance pour «les très jeunes femmes». Il a même concrétisé son penchant pervers avec Nastassja Kinski, lorsque celle-ci était âgée de 15 ans. Une actrice britannique vient dernièrement de déclarer à la justice américaine avoir été "abusée sexuellement" par le cinéaste au début des années 80, alors qu’elle était âgée de 16 ans.
- Le contexte historique n’est plus le même : Roman Polanski voudrait diluer sa responsabilité dans le parfum soi-disant libertin des seventies. Quoi qu’il en soit, à l’époque des faits la majorité sexuelle était de 16 ans. Il ne s’agissait pas de plus d’une liaison consentie mais contrainte avec circonstances aggravantes (fourniture d’alcool et de drogue à une mineure de 13 ans).
- La victime avait déjà eu des relations sexuelles : Les prétendues mœurs de la victime ne changent en rien la qualification délictuelle des faits. La victime était, vue son âge, dans l’impossibilité technique de consentir à une relation sexuelle.
- La victime souhaiterait elle-même que l’affaire soit classée : Le souhait de la victime n’est pas le seul élément à prendre en considération. La justice peut décider de poursuivre une affaire au seul nom de l’intérêt général. Il est avéré, qui plus est, que la victime a abandonné les poursuites moyennant une importante indemnisation que R. Polanski lui a versé.

L’injustice dans cette affaire ne réside pas dans le supposé acharnement de la justice californienne mais dans le soutien sectateur à un violeur fugitif. Il doit au même titre que n’importe quel quidam supporter le poids de ses crimes. Il n’est pas du ressort de ses amis de fortune, écrivaillons ou politichiens, de définir que son exil doré est une peine suffisante au regard de son génie artistique. Ces bienfaiteurs de l’humanité, gardiens de toutes les causes, garants de la dignité de la femme, n’hésitent pas à se parjurer dès que le coupable est un homme «de leur rang» et dès lors digne de leur compassion sélective.

Monsieur Roman Polanski ne peut peut-être plus se taire mais il sont nombreux à ne plus pouvoir entendre leurs fariboles pathétiques.

Fabrice Joris
18.05.10
Source: bellacio

samedi 22 mai 2010

La Flottille de la liberté en route vers Gaza pour acheminer de l'aide



Montréal - Le 18 mai 2010, le MV Rachel Corrie, un cargo de 1200 tonnes faisant partie des huit bateaux composant la Flottille de la liberté, a quitté les côtes de l'Irlande pour entreprendre sa route vers la mer Méditerranée. Le bateau sera alors rejoint par des navires en provenance de Turquie et de la Grèce, d'où ils se rendront à Gaza. Les navires transportent des matériaux de construction, ainsi que des fournitures médicales et scolaires. Plusieurs au Canada et partout dans le monde s'inquiètent de voir Israël mettre à exécution ses menaces de sabotage de la mission humanitaire.

Les personnes à bord de ces bateaux comprennent des membres de différents parlements à travers le monde, du personnel des Nations Unies, des militants des droits de l'homme et des milieux syndicaux, ainsi que des journalistes. La Flottille est le plus grand contingent de navires à tenter d'acheminer de l'aide humanitaire à Gaza depuis qu'Israël a commencé son siège paralysant du territoire palestinien occupé en 2007. La guerre d'Israël contre Gaza en décembre 2008-janvier 2009 a exacerbé des conditions déjà difficiles pour les habitants du territoire palestinien occupé, en détruisant une grande partie de l'infrastructure de Gaza, tuant environ 1400 Palestiniens et faisant des milliers de blessés.

D'autres tentatives d'acheminement de l'aide humanitaire par bateau à Gaza avaient déjà été déployées mais s'étaient butées à la résistance de la marine israélienne. Des bateaux ont été éperonnés et ont essuyé les tirs de la marine israélienne. Israël a clairement fait savoir que la présente Flottille ne serait pas traitée différemment. On rapporte dans des médias israéliens que l'actuelle Flottille de la liberté rencontrera le même genre de résistance et sera empêchée de parvenir à Gaza.

Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO) estime que tous les moyens juridiques envisageables devraient être  déployés pour briser le siège illégal de Gaza par Israël et encourage les médias à suivre de près les événements entourant la présente tentative. «La flottille agit en conformité avec les principes universels des droits de l'homme et la justice en défiant un blocus déclaré illégal par l'ONU et d'autres organisations humanitaires», a déclaré Tom Woodley, le président de CJPMO. «Les habitants de Gaza, comme n'importe quel peuple, ont le droit à des fournitures de base comme le ciment, les médicaments et les livres scolaires, bien qu'elles soient toutes largement interdites d'entrée par Israël. Les Canadiens et le reste du monde devraient garder un œil vigilant sur les progrès de la flottille et sur les tentatives d'Israël de bloquer ses nobles efforts».

CJPMO continue d'encourager le gouvernement canadien à faire pression sur Israël pour qu'il lève le blocus dévastateur de Gaza afin que les gens puissent commencer à reconstruire leurs résidences et les industries. CJPMO préconise également de mettre fin à la brutale occupation israélienne des territoires palestiniens.

21.05.10

Pour plus d'informations, veuillez contacter:
Grace Batchoun
Canadiens pour la justice et paix au Moyen-Orient
Téléphone: (514) 745-8491
Courriel CJPMO - Site Web CJPMO

Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO) est une organisation séculière, sans but lucratif, regroupant des hommes et des femmes d'horizons divers qui œuvrent pour que la paix et la justice renaissent au Moyen-Orient. Elle a pour vocation de responsabiliser les personnes d'influence à traiter les protagonistes avec équité et à favoriser l'essor durable et équilibré de la région.

Source: mondialisation.ca

Qu’est-ce qu’être belge ?



Face aux discours du genre "mais, nous n’avons rien en commun, tout nous sépare", nous répondons par la question suivante: "qui peut se prétendre belge aujourd’hui ?" Personne. Tout le monde. Etre belge, n’est-ce pas cette humilité d’accepter d’avoir besoin de l’autre pour se définir. De ne pas pouvoir représenter à soi tout seul un modèle type. Nous vivons à l’heure de la multiculturalité, et les Belges ont été, par le passé, précurseurs d’une identité multiple, complexe, floue, fragile, mais tellement belle. Etre belge, c’est accepter ne pas être belge à soi tout seul. C’est accepter qu’une partie de nous nous échappe. Etre belge, c’est reconnaître, en nous, notre part d’étranger. "Un pays n’est pas quelque chose de géographique" disait Brel. Etre belge, c’est plus qu’une réalité, c’est un état d’esprit.

On trouvera toujours des raisons de se séparer. Aujourd’hui, ce sont les tensions linguistiques sur fond d’écarts sociaux, demain cela pourrait être les questions religieuses.
L’autre, par définition, nous est toujours différent. Faire ce chemin de nous-mêmes vers l’autre n’est pas une question linguistique, c’est une question d’épanouissement réciproque qui se présente à nous en voyage, dans nos familles, entre collègues, dans nos couples. L’essence de nos vies n’est-elle pas faite de cela?

Nous vivons à une époque où nos identités sont davantage à construire qu’il y a cinquante ans. Mais, comment ne pas comprendre que l’identité belge n’a jamais été une évidence statique. Elle a toujours été à chercher, à inventer, et à réinventer et cela depuis que la Belgique est née. Cette identité en recherche et en reconstruction permanente est créatrice. Cela vaut pour les francophones et les néerlandophones, les germanophones, mais aussi pour les Italiens, les Espagnols, les Marocains, les Congolais, les Turcs qui, hier, ont choisi la Belgique. Aurions-nous fait naître des personnalités comme Toots Thielemans, Jacques Brel, Arno, James Ensor, Jan Fabre, Magritte, Hergé, si nous n’avions pas eu ces brassages, cette complexité, cette non-évidence? La Belgique est surréaliste, et pourtant elle représente un projet auquel des générations ont consacré leur vie.

L’Europe est un idéal de vivre ensemble. Ce qui se passe dans notre pays nous dépasse. L’enjeu est bien plus grand que nos frontières. Aujourd’hui, l’Europe a besoin de nous, non pas seulement comme Etat membre, mais comme modèle d’un vivre ensemble.

De par notre mixité, notre diversité de cultures, la rencontre des mondes latin et germanique, et nos richesses linguistiques, la Belgique a été et reste un des laboratoires de l’Europe. Notre histoire n’est-elle pas la plus européenne de toutes les histoires? Depuis toujours, nous sommes un carrefour de civilisations. Nous sommes, que nous le voulions ou non, un symbole. C’est notamment, en nos terres et dans nos esprits, tel que celui de Paul-Henri Spaak, que l’idéal européen d’unité a germé.

Ce qui se passe en Belgique, la méfiance de l’autre et le repli sur soi, est la boîte de Pandore de tous les Etats membres. Les minorités linguistiques existent partout en Europe, à l’exception du Portugal. Demain ce seront l’Ecosse, la Catalogne, les minorités slovènes en Autriche. Comment pouvons-nous admirer le projet de paix, de réunification avec les pays de l’Est, célébrer la chute du Mur de Berlin, symbole de rassemblement et d’union, et ne pas être prêts à faire le travail nécessaire sur nous-mêmes pour comprendre l’autre et travailler ensemble? Si nous ne sommes pas capables de vivre ensemble, qui en Europe l’est encore? L’Europe est un idéal, que nous lui avons, en partie, inspiré. Si nous perdons cet idéal, où va l’Europe?
De par notre histoire, de par l’actualité marquée par les crises et les doutes et de par notre présidence à venir, nous avons un devoir d’exemple.
Il y a 50 ans, Paul-Henri Spaak proclamait, lors de la signature des Traités de Rome: "Tâchons de léguer au futur la source d’inspiration que nous puisons dans l’immortel passé." Il est légitime de se demander où est l’inspiration de la classe dirigeante aujourd’hui?

C’est un fait : les espaces de rencontres et d’échanges entre francophones et néerlandophones se rétrécissent: les universités et les partis politiques ont été scindés. Et nous n’avons jamais eu de médias unitaires bilingues. Nous sommes aujourd’hui dans une centrifugeuse qui s’accélère. Nous nous côtoyons, sans vraiment nous connaître. Mais est-ce une raison pour tout abandonner? Abandonner notre idéal d’union, et ce que nous avons construit ensemble, n’est-ce pas se mentir à nous-mêmes, et nous embarquer dans la perte de sens que toute la société déplore aujourd’hui? Ces espaces sont à réinventer. Tous, nous devons y travailler: les artistes, les universitaires, les enseignants, les journalistes, les hommes politiques, les jeunes. Il en va notre responsabilité à tous. Transformons notre désarroi en véritable action commune.

Malgré tout, les hommes politiques ne portent-ils pas une très lourde responsabilité dans la crise actuelle? La politique est une vocation difficile, certes, trop souvent décriée et méprisée. Mais cette fonction, dont nous nous désintéressons trop souvent, à tort, semble se vider de jour en jour de tout idéal. La preuve en est qu’elle n’inspire plus, ni les citoyens, ni leur confiance. Du coup, les frustrations citoyennes se radicalisent depuis des années à force de statu quo et de dégradations. Nous allons vers de nouvelles élections. N’est-ce pas le meilleur moyen de faire perdre le dernier filet de confiance et d’espoir qui rattachait les citoyens à leurs représentants? De nouvelles élections : d’accord, mais avec quels nouveaux visages? Quelles nouvelles voix? Quelles nouvelles idées?

Les "ego" vont-ils laisser place à l’humilité, la méfiance à la confiance, et les disputes à l’écoute?
Tout est encore possible. Brel ne chantait-il pas: "on a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux"
Ne laissons pas à une poignée de politiciens le monopole de notre avenir.
Dans moins de deux mois, l’Europe offrira à notre pays, la Belgique, la chance de prêter son visage au projet européen en lui donnant les clefs de la Présidence de l’Union européenne. C’est un honneur et une grande responsabilité. Nous avons un devoir d’exemple. Interrogeons-nous: "Quel visage voulons-nous offrir au monde?"
Refusons la fermeture et de l’intransigeance. Exigeons l’ouverture et l’entente de nos hommes politiques. Exigeons de vrais hommes d’Etat, dignes de ce nom, pas des politiciens. Recommençons à espérer. Alors, peut-être pourrons-nous porter un regard neuf sur ceux que nous sommes.
Car être belge, ce n’est pas se dévisager. C’est s’envisager.

Quentin Martens, Louis-Alfons Nobels, Antoine de Lame et Sandrine Siegers
21.05.10
Source: lalibre.be

vendredi 21 mai 2010

La guerre des juifs, par Clara et Marek Halter



La Guerre des juifs est le titre d'un livre culte de Flavius Josephe. Celui-ci y raconte la guerre que se livraient les juifs à Jérusalem en révolte, assiégée par les légions romaines de Titus en l'an 70 de notre ère. Pourquoi ce titre nous vient-il à l'esprit au moment où circulent plusieurs manifestes sur Israël? Peut-être parce qu'ils émanent tous de juifs qui se revendiquent comme tels.


Nous ne doutons pas des bonnes intentions des signataires dont certains sont nos amis. Pourtant nous ressentons comme un malaise auquel se mêle de la colère.

Depuis longtemps, nous aussi nous avons lancé de multiples appels. Mais toujours des appels pour la paix, non pour donner des leçons de morale à Israël ou à la Palestine. Nous n'avons jamais écrit non plus, même avec les précautions d'usage, que la politique du gouvernement israélien pourrait alimenter "un processus de délégitimation inacceptable d'Israël en tant qu'État".
Les mots sont des bombes. Ils pulvérisent tout sur leur passage, y compris les meilleures intentions.
Une politique, nous le savons, peut délégitimer un régime. Jamais un Etat, sauf aux yeux d'un Ahmadinejad.

Sous la dictature de Franco, personne n'aurait osé écrire que, faute de changer de politique, l'Espagne pouvait perdre sa légitimité en tant qu'Etat. Mais voilà: certains, en France ou ailleurs, auraient préféré avoir des cousins, là-bas en Israël, un peu plus "présentables". Ils oublient que personne n'est responsable pour sa famille. En revanche, tout le monde l'est pour ce qu'il affirme, pour ce qu'il écrit et pour ce qu'il signe.

Quant à nous, nous l'avons dit et répété, nous sommes pour la création d'un Etat palestinien. Non pour "sauver Israël" qui risquerait de disparaître en l'absence de cet Etat mais tout simplement parce que c'est juste. Comme il était juste que des dizaines d'Etats parviennent à l'indépendance après la seconde guerre mondiale, y compris celui d'Israël.

S'appuyer sur les forces vives israéliennes et palestiniennes.
Nous avons été parmi les premiers à réclamer la cohabitation de deux Etats, israélien et palestinien. Nous avons été parmi les premiers à prendre contact avec les dirigeants palestiniens, y compris ceux du Hamas, tout en gardant des rapports permanents avec les responsables israéliens, quelle que fût leur couleur politique. Nous n'allions pas les voir pour leur donner des leçons, mais pour tenter de les amener à des négociations de paix.

Pour réussir, nous nous sommes toujours appuyés sur les forces vives tant en Israël que dans les territoires, comme à Gaza. Nous avons toujours eu à l'esprit qu'au-delà de nos propres idées, il s'agissait d'abord des Israéliens et des Palestiniens. C'est ainsi que nous nous sommes trouvés à l'origine des premières rencontres israélo-arabes.

Quant à nos appels, nous n'avons jamais demandé que seuls des juifs puissent les signer. Cela ne tenait pas seulement à notre méfiance devant le communautarisme : nous pensions et nous continuons à penser que la paix au Proche-Orient ne concerne pas que les Juifs.

La paix n'est pas venue. C'est que les hommes qui s'y étaient engagés ne sont plus : Anouar el-Sadate et Yitzhak Rabin assassinés, Yasser Arafat décédé. D'autres prendront la relève. À nous de les aider. Mais ce n'est pas une raison pour les menacer d'une intervention extérieure s'ils n'écoutent pas nos conseils. C'est pourtant ce que font les pétitionnaires qui pressent l'Amérique et l'Europe d'intervenir.

La paix n'est pas un cessez-le-feu que l'on peut imposer et protéger plus ou moins efficacement par des casques bleus. La paix doit correspondre avant tout aux désirs et aux intérêts des belligérants. Les intérêts se découvrent lors d'une négociation. Ce n'est donc pas un hasard si notre premier appel, celui que nous avons publié en 1967, juste avant la guerre des Six-Jours, s'intitulait: Pour la paix négociée au Proche-Orient. Cet appel a été co-signé par la plupart des intellectuels qui comptaient de par le monde, israéliens et palestiniens compris.

Pour nous, l'objectif n'a pas changé.

Clara Halter est artiste et Marek Halter est écrivain.
20.05.10
Source: lemonde

«L'arme de destruction massive la plus puissante, c'est la pauvreté»



 Mohamed El Baradei, prix Nobel de la Paix et candidat à la présidentielle en Egypte, était invité à la conférence internationale «Africa 21» sur l'avenir de l’Afrique, organisée à Yaoundé à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance du Cameroun, célébré ce jeudi. Il a accordé une interview exclusive à 20minutes.fr

- Que représente à vos yeux le cinquantenaire des indépendances africaines?

- C’est l’occasion de faire le bilan. Il y a encore beaucoup à faire. Il y a beaucoup de contradictions en Afrique car c’est un continent riche, notamment en ressources naturelles et énergétiques, et pourtant c’est le plus pauvre. Le défi majeur, c’est celui de la bonne gouvernance. Il n’y a que quatre à cinq démocraties en Afrique. Peut-être dix, maximum. C’est peu, sur les 53 pays que compte le continent. Outre la corruption, le respect des Droits de l’homme, l’éducation, la santé sont aussi des problèmes importants. Sous la colonisation, l’éducation était meilleure. Aujourd’hui, les gens n’ont pas les moyens d’envoyer des étudiants à l’étranger, donc ils ne peuvent pas être très compétitifs.

- Quel avenir envisagez-vous pour le continent?
- Avec la globalisation, il y a de l’espoir. Car désormais, l’Afrique est connectée. De nouveaux investisseurs arrivent, comme la Chine ou l’Inde. L’Internet et les nouvelles technologies de l’information changent aussi la donne: les gens ont plus conscience de leurs droits qu’avant. J’ai aussi l’espoir que cela évolue grâce aux ressources naturelles dont dispose l’Afrique et l’intérêt que manifestent les pays de l’Ouest pour investir. Mais il y a beaucoup de défis à relever.

- Sur quoi portent vos inquiétudes?
- La pauvreté. L’arme de destruction massive la plus puissante, c’est elle. Elle va souvent de pair avec le manque de bonne gouvernance et la violence – et pas seulement en Afrique. Il faut s’attaquer à ses racines. Cela passe par une bonne gouvernance. Ce qui est positif, c’est que les gens sont conscients que cela doit changer.

- La population, oui. Mais est-ce le cas des dirigeants?
- La population doit faire de plus en plus pression sur les dirigeants pour que cela change. C’est ce que je vois à l’oeuvre, progressivement. Il y a certes beaucoup de peur. Mais il y a aussi plus de courage, maintenant.

Recueilli à Yaoundé, au Cameroun, par Faustine Vincent
20.05.10

jeudi 20 mai 2010

Le juge Garzon, la justice et la mémoire




"Construis un tombeau à celui qui gît délaissé."
Sophocle, Antigone (442 av. J.C.)


La presse mondiale, les associations de défense des droits de l’homme et les juristes internationaux les plus éminents s’interrogent : pour quelle raison la justice espagnole, qui a tant combattu ces dernières années les crimes contre l’humanité commis dans de nombreux pays, veut-elle faire le procès de Baltazar Garzon, le juge qui symbolise le mieux le paradigme contemporain de l’application de la justice universelle?

Les médias internationaux rappellent les mérites de ce "super-juge": son rôle fondamental dans l’arrestation du dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998; sa dénonciation des atrocités commises par les militaires en Argentine, au Guatemala et dans d’autres dictatures latino-américaines; son obstination à démanteler les commandos anti-basques des GAL (Groupes antiterroristes de libération) et à envoyer devant les tribunaux Felipe Gonzalez, président alors du gouvernement espagnol; son opposition à l’invasion de l’Irak en 2003; et jusqu’à son récent voyage au Honduras pour avertir les auteurs du coup d’Etat contre le président Manuel Zelaya que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles.

En tant que juge de l’Audiencia nacional (une juridiction d’exception espagnole héritée du franquisme, équivalente, en France, à la Cour de sûreté de l’Etat), Garzon a fait arrêter quelque mille activistes de l’organisation ETA (la droite espagnole avait alors proposé son nom pour le Prix Nobel de la Paix...). A cet égard, certaines de ses activités de magistrat antiterroriste ont donné lieu à des critiques. En particulier, sa décision d’ordonner la fermeture, en 1998, du quotidien basque Egin. Ou sa décision de faire arrêter des personnes soupçonnées de "terrorisme" et de les placer sous régime d’exception (la loi espagnole permet, dans ce cas, de placer un détenu "en isolement" pour un délai pouvant aller jusqu’à treize jours...). Des organisations comme le Comité pour la prévention de la torture réclament depuis des années auprès du Conseil de l’Europe l’abolition de cette modalité de détention. On a critiqué également le goût immodéré de ce "juge vedette" pour les sunlights et les caméras...

En tout état de cause, Garzon a démontré qu’il est un magistrat dérangeant, indépendant et incorruptible. Et c’est sans doute pour cela qu’il a accumulé un si grand nombre d’adversaires et qu’il se retrouve accusé par les corrompus du réseau "Gürtel [1]" et par les héritiers du franquisme. Trois plaintes ont en effet été déposées contre lui auprès du Tribunal suprême de Madrid. L’une porte sur d’éventuels honoraires qu’il aurait perçus pour des conférences données à New York sous le parrainage de la Banque Santander. L’autre sur des écoutes téléphoniques qu’il aurait ordonnées dans le cadre des investigations sur le réseau de corruption "Gürtel". Et la troisième - et principale - sur sa décision d’enquêter sur les crimes du franquisme.

Deux organisations ultraconservatrices l’accusent de prévarication [2] pour avoir lancé, en octobre 2008, une investigation sur les crimes commis pendant la guerre civile espagnole (1936-1939) alors qu’une loi d’amnistie, datant de 1977, les a effacés.

Le juge Garzon part du principe, admis par les Nations Unies, qu’il y eut sous le franquisme des milliers de "disparitions forcées", que celles-ci sont considérées comme des crimes contre l’humanité, et que ces crimes ne prescrivent jamais. Les lois d’amnistie ne les concernent donc pas et sont par conséquent nulles et non avenues.

Il faut savoir que les corps de quelque 130 000 Républicains gisent toujours dans des tombes anonymes improvisées sur le bas côté des routes d’Espagne où ils furent fusillés sans jugement, ou dans des fosses communes anonymes, et que leurs familles n’ont jamais pu procéder à un enterrement digne. Et qu’on ignore le destin que quelque 30 000 nourrissons arrachés à leurs mères républicaines en prison (le plus souvent fusillées) et remis à des familles franquistes [3].

Si le magistrat est déclaré coupable, il risque une suspension de vingt ans. Ce serait la fin de sa carrière. Et ce serait une honte. Car, au fond, cette affaire concerne une question centrale: que faire en Espagne, d’un point de vue symbolique, de cette guerre civile qui reste une blessure non cicatrisée? La loi d’amnistie de 1977 - dont le but premier était de faire libérer des centaines de détenus de gauche... - ne cherchait pas à faire justice et a refusé d’envisager une quelconque politique de gestion de la mémoire.

Il est clair que, soixante et onze ans après la fin du conflit, alors que les principaux responsables ont disparu, l’objectif premier n’est pas de traduire les rares survivants, auteurs de crimes abominables, devant les tribunaux. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire juridique. Si elle mobilise des millions d’Espagnols [4] c’est parce qu’ils sentent bien que, au-delà de l’affaire Garzon, ce qui se joue c’est le droit des victimes a une réparation morale, leur droit collectif à la mémoire. Pouvoir établir officiellement, sur la base de crimes démontrés, que le franquisme fut une monstruosité politique. Et que son impunité est insupportable. Pouvoir le dire, le proclamer et le montrer dans des "musées consacrés à la guerre civile espagnole", par exemple; dans les manuels scolaires d’histoire; lors de journées consacrées à des hommages solennels et collectifs, etc. Comme cela se fait dans toute l’Europe en solidarité avec les victimes du nazisme.

Les partisans de la "culture de l’occultation" accusent Garzon de rouvrir la boîte de Pandore et de vouloir diviser à nouveau les Espagnols. Ils insistent sur le fait que dans l’autre camp des crimes furent aussi commis. Ils ne comprennent décidément pas la spécificité du franquisme. Et se comportent comme un journaliste qui, souhaitant organiser un "débat équilibré" sur la Seconde guerre mondiale, déciderait: "Une minute pour Hitler, une minute pour les juifs."

Le franquisme, ce n’est pas seulement la guerre (au cours de laquelle le général ultra Queipo de Llano ordonnait : "Il faut semer la terreur et exterminer sans scrupule ni hésitation tous ceux qui ne pensent pas comme nous."). Ce fut surtout, de 1939 à 1975, un régime autoritaire parmi les plus implacables du XXè siècle qui utilisa la terreur de façon planifiée et systématique pour liquider ses opposants idéologiques et intimider toute la population. Affirmer cela n’est pas une considération politique, mais une constatation historique.

La loi d’amnistie espagnole a imposé, sur la "banalité du mal" franquiste, une sorte d’amnésie officielle, une "scotomisation", c’est-à-dire un mécanisme collectif de "cécité inconsciente" par le biais duquel un sujet fait disparaître de sa mémoire les faits désagréables. Jusqu’au jour où ils reviennent en avalanche, en une explosion d’irrationalité.

C’est ce qu’a voulu éviter le juge Garzon. Révéler la nature maléfique du franquisme, pour que l’histoire ne puisse plus se répéter. Jamais plus.

Ignacio Ramonet
Mai 2010

Notes:
[1] Concernant des personalités du Parti Populaire (PP, droite) et tout particulièrement l’ex-trésorier du PP, Luis Barcenas.
[2] La prévarication est un grave manquement commis par une autorité publique lorsqu’elle dicte une résolution en sachant que cette résolution est injuste ou qu’elle n’est pas de son ressort. C’est un abus d’autorité.
[3]   Cf. Ricard Vinyes Irredentas. Las presas políticas y sus hijos en las cárceles franquistas, Planeta, Barcelone, 2002. Voir aussi le documentaire Els nens perduts del franquisme (Les enfants perdus du franquisme), de Montserrat Armengou et Ricard Belis.
[4] Le 24 avril dernier, plus de cent mille manifestants sont sortis dans les rues d’une trentaine de villes espagnoles pour exprimer leur soutien au juge Garzon.

Source: mémoire des luttes

ÉGALITÉ – Communiqué de campagne N°3 : liste définitive.



Les listes électorales ayant été définitivement validées, notre liste s'est vue attribué le n° 27 
Veuillez dès lors trouver ci-dessous les candidat(e)s qui se présenteront pour l'arrondissement de Bruxelles-Halle-Vilvorde à la Chambre :

N° 27 - ÉGALITÉ
EFFECTIFS:
1 - SAIDI Nordine
2 - AARRASS Farida
3 - ROSA-ROSSO Nadine
4 - BOUMAZZOUGHE Nadia
5 - AMADEL Amina
6 - HAJDINAJ Lirije
7 - HDIDOUAN Fatima-Zohra
8 - SAOUDI Najet
9 - HAMYANI Fatima
10 - KHALIFA Kamar
11 - VERVAET Luk
12 - VAN DUFFEL William
13 - DEN HOND Chris
14 - DAHNIN Mustafa
15 - ERTVELDT Anthony
16 - DAHNIN Ussama
17 - VANHOVE Daniel
18 - DELVAUX Richard

SUPPLÉANTS:
1 - BOUMAZZOUGHE Nadia
2 - VERVAET Luk
3 - SAIDI Nordine
4 - HAJDINAJ Lirije
5 - HDIDOUAN Fatima
6 - AMADEL Amina
7 - AARRASS Farida
8 - VAN DUFFEL William
9 - DAHNIN Ussama
10 - DAHNIN Mustafa

mercredi 19 mai 2010

URGENT ! 19è jour de grève de la faim d'Ali Aarrass ! SOUTENEZ-LE !



Salam (Paix) à tous et toutes,


je suis Farida la sœur de Ali Aarrass, belgo-marocain en détention arbitraire en Espagne, Algeciras, dans le centre pénitencier de Botafuegos, depuis plus de deux ans, il fut arrêté le 1er avril 2008.
Tout d'abord je tenais à remercier très chaleureusement et infiniment, toutes les personnes signataires de l'appel lancé pour sa libération, ainsi que pour stopper son extradition vers la torture. Vous ne pouvez imaginer à quel point votre soutien, apporte un réconfort à toute la famille mais surtout à Ali.
Le plus dur dans cette épreuve est de découvrir qu'il y a des personnes qui non seulement préfèrent ignorer mais qui en plus n'hésitent pas à condamner l'innocent sans chercher à connaître la vérité. Il y en a encore d'autres qui n'hésitent point à vous retourner le couteau dans la plaie, en tenant des propos dont ils ignorent la profondeur du mal causé. Certains disent : "Il n'y a pas de fumée sans feu", je leur réponds : "Il faut s'assurer qu'il y a de la fumée quelque part avant de crier au feu".
Dans le cas de mon frère, il n’y a même pas eu de jugement, car il n’existe aucune preuve contre lui. Pour votre soutien et votre confiance, je tiens absolument à vous remercier, car grâce à vous on se sent moins seuls à vivre cette si mauvaise expérience.
Lors du transfert de Ali à Madrid, où il était censé être auditionné et avoir droit à une décision claire de la part des juges, on lui demanda tout juste de signer son consentement à rester encore deux ans en prison. Ali a répondu à cette requête en disant :"Cela fait deux ans que je croupis dans une prison, en isolation comme un criminel, alors que je n'ai rien fait pour mériter cela, et vous avez le culot de me demander de signer pour y rester encore deux ans?!" bien entendu il refusa.

Le Tribunal Constitutionnel chargé de prendre une décision, finit par ajouter d'office les deux années supplémentaires, sans aucune écoute, et toujours sans aucun jugement. D'ailleurs comment auraient il pu faire autrement, puisqu'ils n'ont aucune charge contre lui? Pas étonnant. Son avocat s'est exprimé lors d'une récente conférence de presse en Espagne, il mentionnait qu'il n'y a plus lieu de croire à une Justice espagnole, vu que sans jugement les ministres de justice ont pris la ferme décision, de maintenir en détention mon frère et cela pour encore deux années. Actuellement et pour la deuxième fois depuis le début de sa détention, Ali a été transféré du centre pénitencier de Madrid, vers le centre pénitencier de Botafuegos, toujours à Algeciras. J'envoie régulièrement des mails à ma belle soeur, épouse de Ali, pour la tenir au courant des démarches que nous tentons d'ici, entre autre du nombre des signataires qui s'ajoutent à l'appel. Lorsque Ali lui téléphone, Elle lui raconte ce qu'on fait pour tenter de le sortir de là et ça l'encourage énormément. Comme la justice espagnole refuse de le libérer, Ali a repris une grève de la faim qu’il a commencée le vendredi 30 avril 2010.

L'année dernière, il avait également entrepris une grève de la faim qui dura 2 mois, il avait perdu 35 kilos. Il fut extrêmement fragilisé, mais durant cette grève des mouvements de pression pour éviter l’extradition furent crées. On pense même que ce fut probablement son état de santé qui empêcha son extradition vers le Maroc. Ali est très courageux, même s'il est d'une très grande sensibilité. Ce n'est pas une petite nature, il ne se plaint jamais, au contraire, malgré ce qu'il endure il s'inquiète toujours pour les autres. Lorsqu'il entreprend quelque chose il s'y tient car il le fait après y avoir mûrement réfléchi, il nous demande de bien vouloir le soutenir encore et d'insister auprès des instances belges pour qu'ils interviennent. Il refuse de croire que la Belgique puisse l'ignorer, qu'elle ne veuille rien tenter, ni politiquement ni diplomatiquement.

Quant à moi je vous demande de bien vouloir rédiger et adresser un courrier au ministre de la justice, mais aussi au ministre des affaires étrangères. Aussi à toutes organisations travaillant pour les droits de l’homme, à tous les médias possibles…. Leur mentionner qu'il s'agit d'un ressortissant belge, qui a toujours eu un comportement irréprochable, casier judiciaire vierge. Des personnes l'ayant connu sont prêts à en témoigner. Insistons auprès des politiques car plus aucun ressortissant belgo-marocain ne pourrait plus se sentir en sécurité nulle part. Quand on voit avec combien de facilité on les ignore lorsqu'ils sont juste soupçonnés !
Ali Aarrass est innocent, c’est un citoyen belge, il a droit à un jugement équitable et à un soutien de la part des autorités belges, au même titre que n’importe quel autre belge qui se nommerait Paul ou Marc.
Il faut faire cesser les différents traitements !

Farida Aarrass
18.05.10

Adresses mail du Ministère des Affaires Etrangères, du Ministère de la Justice et du Roi la Belgique (à complèter avec les adresses mail des candidats pour les élections du 13 juin 2010 ) pour demander leur intervention urgente ... Jean.Gautier@diplobel.fed.be; Jozef.Bockaert@diplobel.fed.be;
Veronique.Siklosi@diplobel.fed.be; carole.demol@diplobel.fed.be; kab.bz@diplobel.fed.be; charles.michel@diplobel.fed.be; olivier@chastel.org; info@diplobel.fed.be; info@just.fgov.be; info@monarchie.fgov.be;

Montrons aux autorités judiciaires et pénitentiaires espagnoles qu'Ali n'est pas oublié. Vous pouvez écrire une lettre, une carte de soutien et d'encouragement à:
Ali Aarrass (modulo 15),
Centro penitenciario de Algeciras
Ctra del Cobre, km.4.5
C.P 11206 Algeciras
Bota fuego
Espagne

mardi 18 mai 2010

Gouvernés par des fous




Au moment où l’on s’interroge sur les retombées des décisions européennes, un économiste, Jacques Généreux fait un constat cruel : « nous sommes gouvernés par des fous ».
Jacques Généreux a le sens des formules.
Il fait un rapprochement cinglant entre la situation de la France, avant la dernière guerre mondiale et la situation actuelle d’une Europe prise dans la tourmente.

L’Allemagne, prise à la gorge par la dette que lui imposaient les alliés, suite à la première guerre mondiale, préparait une nouvelle guerre, pour en finir avec ce qu’elle considérait comme une cruelle injustice.
La France était en première ligne.
Churchill s’était exprimé clairement face aux futurs agressés: «Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre». (Hebdomadaire «Match» du 29 septembre 1938, page 4).
L’histoire devait lui donner raison puisque quelques mois après Hitler allait envahir la Pologne.
La France suivra peu après.

Mais revenons à notre crise.
Face au surendettement des Etats, les européens se sont réunis et ont décidé d’un plan de 750 milliards d’euros.
Pour Jacques Généreux, il s’agit aujourd’hui d’une même logique.
«Ils avaient le choix entre déclarer la guerre à la spéculation financière et la terrasser une bonne fois pour toute, ou la soumission à la logique des marches financiers. Ils ont choisi la soumission, et ils auront la guerre».
Pour lui, rien n’a donc été résolu.
Les Etats proposent un nouvel endettement, ce qui ne fera qu’aggraver la situation, et qui prépare les prochaines attaques spéculatives.
Il n’y aucune mesure qui ait été prise contre la spéculation, contre la libre circulation des capitaux, et il y a au contraire l’instrumentalisation de la pression des marchés financiers, pour faire la purge d’austérité budgétaire et faire ainsi plaisir au grand capital.
Cette rigueur va être contreproductive.
C’est un peu comme si on mettait à la diète quelqu’un qui est déjà réduit à la famine.

Jacques Généreux martèle : «la trêve que l’on a acheté pour quelques mois, n’a rien réglé, tous les problèmes de l’incohérence de l’union et de l’euro sont là, les problèmes de la dette publique sont là, que l’on va résoudre par plus de dette publique, donc par de prochaines banqueroutes, et puisqu’on ne fait rien contre les spéculateurs et qu’on est disposé à se soumettre à ce qu’ils exigent, ce qui va entraîner un K.O social, et à un climat de guerre civile rampante, parce que les peuples ne vont pas accepter».
Il finit par conclure « je crois que nous sommes gouvernés par des fous ».
Il pense que l’erreur a été de temporiser, de s’en tenir à des effets d’annonce, de tempêter contre les spéculateurs, sans agir pour autant.

Pour Jacques Attali, les décisions prises par l’Europe sont inapplicables. «Jamais les grecs ne mettront en œuvre un programme d’austérité aussi sévère que celui qu’on prétend leur imposer».

Si l’on fait un petit retour en arrière, lors du sommet du G4, à Paris, en octobre 2008, on constate que les 15 mesures pour sortir de la crise financières se sont dégonflées comme un triste ballon de baudruche.
Pourtant tous les dirigeants présents l’avaient clamé haut et fort : c’était la fin des paradis fiscaux, on allait voir ce qu’on allait voir !

L’un des 15 points décidés était carrément cocasse : «Nous appelons à la création immédiate d’un collège de superviseurs pour surveiller les institutions financières transfrontalières, et la constitution d’une cellule de crise comprenant les superviseurs, les banques centrales, et les ministères des finances devrait être envisagée».
Où sont-ils ces fameux « superviseurs » ? Ont-ils existé un jour ?

On voit le chemin parcouru.
Deux ans se sont écoulés.
Les belles paroles se sont envolées, la Grèce coule, et le navire Europe prend l’eau.
Ce qui confirme ce qu’écrivait Marx en soulignant l’impossible moralisation du capitalisme.
Les études et les textes commis à l’époque sont à relire avec attention.

Philippe Herzog, président de "Confrontation Europe" avait présenté pourtant une synthèse de deux ans de travail collectif sous le titre : « Consolider l’union européenne pour sortir de la crise ».
«De nouvelles règlementations financières se préparent, mais non une nouvelle régulation du capitalisme, ou les rôles des agents publics et privés seraient différents de ceux que nous avons connus».
Aujourd’hui le vernis s’écaille et la dure réalité apparait dans toute son cruauté.
Le plan européen de 750 milliards destiné à défendre l’euro à tout prix va bien évidemment dans le mur.
La fuite en avant s’accélère, et les nouveaux milliards sortis miraculeusement d’on ne sait où, vont contaminer à toute la zone euro la crise majeure de la dette.
Le maintien de la Grèce dans l’euro a déjà couté 110 milliards et si pour le Portugal et l’Espagne, l’Europe a déjà provisionné plusieurs centaines de milliards, on se demande qui pourrait financer les faillites à venir de l’Italie, ou de la France?

Un autre économiste, Nicolas Baverez explique clairement que l’emprunt n’est qu’un «pansement élégant pour cacher la gangrène de la dette française dont la cour des comptes souligne qu’elle n’a jamais été aussi élevée en temps de paix».
Il ajoute : «Loin de favoriser la croissance la dette publique paupérise la nation et alimente le chômage de masse».

Il faut laisser le mot de la fin à Paul Jorion. « Il fallait réagir le 10 avril dernier au plus tard ».
Il restait une maigre chance, mais l’Allemagne a trop temporisé, prise entre une élection (que la Chancelière a tout de même perdu), et une décision ferme pour sauver la Grèce.
Paul Jorion avait déjà annoncé avant tout le monde ou presque la « crise des subprimes », et il fait le constat cruel de l’échec européen latent.
D’autant que les prétentions Européennes de contrôler le budget des états provoquent une réaction unanime de refus des états emprunteurs.

Comme disait mon vieil ami africain : « Seul un idiot mesure la profondeur de l’eau avec ses deux pieds ».

Olivier Cabanel
18.05.10
Source: agoravox