dimanche 22 mai 2011

Le Front de gauche égyptien va-t-il tenir?


Après des années d’activités clandestines, la gauche en Égypte s’est rassemblée dans un Front unique pour agir afin que la révolution de justice sociale prenne tout son sens.


Pendant des décennies, le mot «socialisme» a suscité du scepticisme en Égypte. Après plus de quinze ans de pouvoir de Gamal Abdel Nasser, la doctrine autrefois prisée qui fut adoptée par le parti unique régnant jusqu’au début des années soixante-dix est vue par beaucoup comme la cause de l’infortune de l’Égypte dans les décennies qui suivirent. Mais, maintenant que le socialisme arabe de Nasser n’existe plus, ses adhérents, enhardis par la révolution, tentent de se frayer un chemin pour leur retour sur la scène politique.

Il y a quelques jours, cinq groupes socialistes et partis nouvellement créés se sont unis pour former un «Front socialiste». Selon Yehia Fekry, l’un des fondateurs du parti Alliance démocratique populaire, le Front a pour objectif d’organiser les activités des différents groupes socialistes déjà à l’œuvre sur le terrain, avant et depuis la Révolution du 25 janvier, pour créer une force de gauche plus décisive. L’intention est de rendre une telle entité attractive pour les personnes qui déjà ont sympathisé avec la politique et les idées de gauche, mais qui ne s’identifient comme étant de gauche.

«Tout le monde est dans la rue», dit Fekry, «la question maintenant est de savoir qui va gagner les cœurs et les esprits des masses. La gauche a pour cela une opportunité exceptionnelle car l’une des principales exigences de la révolution, c’est la justice sociale, et l’une de ses principales forces, ce sont les travailleurs. Serons-nous en mesure d’y parvenir? Cela reste à voir.»

Le nouveau front comprend:
 - le parti de l’Alliance démocratique populaire, au sein duquel des membres de nombreuses organisations de gauche se sont retrouvés pour former un seul parti de gauche. Il s’agit principalement d’anciens membres du Parti Tagammu (le seul parti officiel de gauche dans l’Égypte de Mubarak) qui l’avaient quitté pour rejoindre plus tard l’Alliance après rupture sur la position du parti pour les élections parlementaires de novembre;
 - le Parti socialiste égyptien dont les membres comptent un certain nombre de personnalités de premier plan de la politique égyptienne depuis les années soixante-dix;
 - le Parti communiste égyptien qui, autrefois était organisé, mobilisé et militait au sein du Parti Tagammu, puisque considéré comme illégal jusqu’à la chute de Mubarak;
 - le Parti démocratique des travailleurs, le premier parti de travailleurs en Égypte créé par des militants travailleurs et travailleurs sociaux;
 - les Socialistes révolutionnaires, un groupe de socialistes internationaux qui milita pendant des années sous la tutelle du Centre d’Études socialistes.

Le besoin d’une alternative de gauche selon de nombreux militants de gauche est devenu une exigence très importante, même avant le 25 Janvier. «Partout où le système capitaliste existe, les gens ont besoin d’un parti de gauche» dit Gamal Abdel Fattah, militant socialiste qui a bien accueilli cette étape de la formation d’un Front uni de la gauche. «Mais maintenant, un tel parti revêt une grande importance car tous ceux qui ont fait la révolution (les travailleurs et les pauvres) ne sont pas encore au pouvoir et leurs intérêts ne sont pas encore vraiment représentés.» Mais comme beaucoup d’autres, Fattah se souvient que d’autres tentatives de créer un front uni pour la gauche échouèrent.

En 2006, différents groupes de gauche essayèrent de former ce qu’on appela l’Alliance socialiste. Cela visait à créer une alternative de gauche pour œuvrer sur le terrain, surtout avec la nouvelle vague d’actions revendicatives qui émergeaient à l’époque. Pourtant, l’Alliance fut à peine annoncée que les divergences entre ses membres paralysèrent toute coordination sur le terrain.

«Nous avons tous une expérience négative avec une tentative de créer un mouvement uni de la gauche», dit Aida Seif, éminente militante des droits de l’Homme, et co-fondatrice du Parti des travailleurs. «Mais le moment actuel est différent de tous ceux que nous avons traversés jusqu’à maintenant. Nous sommes en révolution, et chacune et chacun d’entre nous veut en tirer le meilleur parti».

Seif croit que les exigences sont plus claires que jamais, et que toute mobilisation qui repose sur ces exigences réussira à attirer la population vers un programme de gauche. «Toutes les tendances politiques parlent de justice sociale, mais c’est cette justice-là qui compte véritablement» dit-elle. «La plupart des nouveaux partis (aujourd’hui) et des syndicats sous contrôle de l’État se sont lancés dans la défense du capitalisme égyptien. Je ne comprends pas pourquoi les gens prennent l’économie de marché pour acquise après tout ce que les travailleurs ont souffert les décennies passées.»

Pour Seif, le principal devoir pour la gauche, dans l’immédiat, est d’aider à la mobilisation des classes laborieuses (et pour elle, cela regroupe tous les travailleurs, les cols bleus comme les cols blancs) pour qu’elles défendent leurs droits. D’autres objectifs sont également cités dans la première déclaration du Front socialiste, notamment le droit à l’égalité pour tous les citoyens et le droit à un État démocratique.

Mais considérant que les partis qui participent à l’action du nouveau Front partagent des programmes similaires, beaucoup se demandent pourquoi la gauche n’a pas un seul parti?

«Toute l’idée de l’Alliance populaire est de créer un seul parti pour la gauche» dit Fekry. En dépit de bien des efforts pour y parvenir, explique-t-il, d’autres partis n’ont pas accueilli favorablement cette idée de fusion, «aussi nous avons convenu que nous allions essayer de créer une entité d’union, à travers laquelle nous pourrions nous coordonner et travailler ensemble.»

Le Parti socialiste est l’un de ceux qui n’ont pas aimé cette idée de fusion. Ahmed Bahaa Shaaban, l’un des fondateurs du parti, pense qu’il est trop tôt pour que les militants de gauche s’engagent dans un débat sur un programme unifié. «Tous les partis doivent s’élaborer un programme concret et ensuite, nous pourrons engager des discussions sur l’unité, mais jusque-là, nous avons besoin d’un haut niveau de coordination entre nous tous, parce c’est la seule façon pour nous de pouvoir créer un pôle de gauche» dit Shaaban. «L’existence de quatre ou cinq partis de gauche dans un pays avec une population qui dépasse 85 millions ne signifie pas que la gauche a un problème d’union de ses forces. Regardez les libéraux, combien de partis ont-ils?»

La gauche en Égypte a été une force sur le terrain dès le début du XXè siècle, mais depuis des décennies, les organisations de gauche ont dû militer clandestinement. Cela leur est reproché car elles n’ont pu recruter sur une grande échelle. Avec un mouvement de travailleurs qui prend de l’élan depuis 2006 et un terrain politique aujourd’hui ouvert à tous les groupes pour qu’ils s’organisent, le défi est aujourd’hui plus grand que jamais.

«Nous savons que parler d’une gauche unie peut être vu par beaucoup comme un coup de plus, surtout que les effectifs de chacune de ces organisations n’excèdent pas quelques centaines» dit Hesham Fouad, des Socialistes révolutionnaires. «Cependant, il se présente une énorme opportunité politique sur le terrain, et nous pouvons, avec une réelle organisation, être une vraie force avec des bases populaires profondes.»

Fouad, comme les autres socialistes, croit que la crise économique mondiale qui a éclaté en 2008 s’approfondit et que la colère devant le chômage, la pauvreté et la corruption va monter à cause de la richesse ostentatoire, très rapportée, d’une petite élite au pouvoir soutenue par un système politique impassible devant les besoins fondamentaux de la majorité de la population. «Les gens pensent maintenant que c’est tout le système qui doit être changé, ce qu’il nous faut, en tant que gauche, c’est leur expliquer pourquoi il en est ainsi, et à partir de là, vers où ils peuvent aller. Mais après tout, c’est leur bataille et la gauche ne peut la gagner à leur place, même si elle prend tous les sièges au Parlement».

Avec un sourire optimiste teinté de scepticisme, Abel Fattah dit: «Les gens disent que chaque fois que deux personnes de gauche se retrouvent ensemble dans la même pièce, elles finissent par être en désaccord sur quelque chose qui leur paraît très important. Mais nous ne pouvons plus nous permettre ce genre de chose.»

Dina Samak
12.05.11
Source: info-palestine 
Traduction : JPP

samedi 21 mai 2011

La voici, votre résistance non-violente!

Depuis de nombreuses années, les commentateurs américains déplorent la violence du mouvement national palestinien. Si seulement les Palestiniens avaient appris les leçons de Gandhi et de Martin Luther King, entendons-nous, il y a longtemps qu'ils auraient leur État, parce qu'aucun gouvernement israélien n'aurait réprimé violemment un mouvement palestinien non-violent de libération nationale ne cherchant que le droit universellement reconnu à l'auto-détermination.


Des commentateurs et organisateurs palestiniens, dont Fadi Alsalameen et Moustafa Barghouthi, ont passé les deux dernières années à souligner que ces affirmations ignoraient résolument le réel et croissant mouvement de résistance palestinien non-violent. En fait, la première Intifada, qui a éclaté en 1987, fut au début aussi proche de la non-violence que l'on pouvait raisonnablement s'y attendre. Elle a consisté en grande partie en grèves générales et marches de protestation. De plus, il y a eu un bon nombre d'enfants jeteurs de pierres, ainsi que la menace continue d'un terrorisme à bas niveau, venant principalement d'organisations basées à l'étranger; les Israéliens ont confondu le mouvement de protestation autochtone avec le terrorisme et ont répondu brutalement, et l'Intifada a rapidement perdu son caractère non-violent. Ce n'est pas tellement différent de ce qui s'est passé ces deux derniers mois en Libye; cela montre qu'il est très difficile de maintenir le caractère non-violent d'un mouvement quand le gouvernement contre lequel vous manifestez vous tire dessus pendant une période prolongée.

En tous cas, si vous êtes parmi ceux qui soutiennent l'hypothèse que les Israéliens auraient donné aux Palestiniens un État si seulement les Palestiniens avaient appris à utiliser les tactiques gandhiennes de protestation non-violente, il semble que votre moment de vérité soit arrivé. Comme l'écrit mon collègue, ce qui s'est passé le jour de la Nakba est le "scénario cauchemar" d'Israël: des Palestiniens en masse marchant, non armés, sur les frontières de l’État juif, exigeant réparation pour des dizaines d'années de réclamations nationales. Peter Beinart écrit que cela représente "le printemps arabe palestinien d'Israël"; les tactiques de protestations de masse non-violentes qui ont fait tomber les gouvernements de Tunisie et d’Égypte, et qui menacent de faire tomber ceux de Libye, du Yémen et de Syrie, sont maintenant utilisées dans la cause palestinienne.

Nous avons donc maintenant l'occasion de voir comment les Américains réagiront. Nous avons demandé aux Palestiniens de déposer les armes. Nous leur avons dit que c'était de leur faute s'ils n'avaient pas d’État; si seulement ils pouvaient embrasser la non-violence, un monde raisonnable et impartial reconnaîtrait le mérite de leurs revendications.

C'est ce qu'on fait des dizaines de milliers d'entre eux cette fin de semaine, et il semble que ça va continuer. Si des foules de dizaines de milliers de protestataires palestiniens non-violents continuent de marcher, et si Israël continue à leur tirer dessus, que ferons-nous? Allons-nous mettre notre rhétorique en actes et obliger Israël à leur donner leur État? Ou bien s'avèrera-t-il que nos hymnes à la non-violence n'étaient que des tactiques cyniques dans un concours de puissance internationale amorale mise en scène par des groupes militaristes de droite israéliens et américains dont les affinités électives les conduisent à modeler un récit commun sur la menace étrangère arabe/musulmane? Nous donnerons-nous même la peine de reconnaître que les Palestiniens protestent sans violence? Ou allons-nous persévérer dans la même sempiternelle rhétorique creuse, maintenant vidée de toute vérité et de sens, parce qu'elle protège des relations de pouvoir bien établies?

Que faut-il pour que les Américains reconnaissent que les protestataires palestiniens non-violents de style Martin Luther King sont arrivés, et que les soldats israéliens leur tirent dessus à balles réelles?

MS
18.05.11
Traduction: MR pour ISM
Source: ism-france.net

vendredi 20 mai 2011

DSK: l'ivresse du pouvoir


En première lecture, l'affaire DSK, c'est essentiellement beaucoup de bruit pour rien. Par contre, ce qui est significatif, c'est la teneur des réactions et l'absence totale de distanciation à l'information.


DSK, c'est un homme, une vie, une œuvre, le tout réduit à un acronyme bien parti pour rester dans les pages saumon de l'histoire, au chapitre pantalonnades. DSK, c'est l'antonyme du RSA, trois petites lettres qui parcourent tout le spectre de notre organisation sociale.

 À ma droite — parce que c'est bien là la place qui lui correspond le mieux — DSK, l'ex-futur-président, le toujours-maître-du-monde, l'homme blessé, lynché, lâché, le présumé innocent, dont la presse taisait depuis tant d'années les turpitudes. À ma gauche, le RSA, l'obole de l'infamie, la marque des ratés, des surnuméraires, des profiteurs dont la presse acharnée n'a de cesse de dénoncer le parasitage, cette caste de rentiers, de vautours, tous présumés coupables par défaut, coupables d'être les perdants d'un système gouvernés par les vainqueurs. Deux acronymes, deux destins vertigineusement divergents, deux traitements diamétralement opposés, l'homme de pouvoir, riche, puissant jusqu'au fond du slip griffé, contre la masse anonyme des sans-grade, des sans voix, des riens-du-tout. Deux mondes. Deux traitements. Chronique de l'iniquité ordinaire, de l'inégalité érigée en principe de fonctionnement indépassable.

Ce qui est marquant, c'est la solidarité de classe qui est à l'œuvre dans cette affaire. Aux antipodes d'Outreau. Et par là même, la négation de tout jugement de classe dans le fonctionnement même de notre société. L'habituelle rencontre entre les rednecks de la cambrousse défavorisée et les colleges guys de la ville moderne et huppée.

Mais comment pouvez-vous penser que ce grand homme est assez con pour se faire piéger par sa bite? Lui qui peut toutes les avoir?
Après le too big to fail, voici le too powerfull to rape.
Et voilà ceux qui ne remettent jamais en question la moindre version officielle, fut-elle réécrite 20 fois sous leurs yeux, ceux qui houspillent les méfiants, les dubitatifs, les pinailleurs, les voilà en train de beugler tous en chœur au complot! Parce que cela ne peut être que cela, parce qu'il n'y a pas d'autre explication.

Le monde Audi
DSK, c'est un peu comme Séguéla, la sécrétion naturelle d'une société éminemment corrompue et entièrement vouée au culte du fric et du paraître. DSK, comme tous ses petits copains de la politique-Fouquet's, il ne faut pas s'y tromper, c'est la quintessence de la pub Audi qui me fit tousser en mon temps:
Il a l'argent, il a le pouvoir, il a une Porsche Audi: il aura la femme.

Parce que franchement, à quoi ça sert d'être le maître du monde si tu ne peux pas faire strictement tout ce que tu veux? Comment penser une demi-seconde que les questions de consentement d'une boniche et autres pinailleries du genre puissent intéresser des gens tellement puissants, tellement ivres de leur pouvoir sur le reste de l'humanité, eux qui, d'un trait de plume, peuvent décider qui va vivre ou mourir, qui va manger ou crever, qui va se soigner, qui va être éduqué dans la plupart des pays du monde? DSK, c'est le maître après Dieu, c'est le grand ordonnateur des purges financières qui vont plonger des peuples entiers dans une misère que nous ne voulons même pas envisager et vous pensez vraiment qu'il considère la boniche de sa suite à 3.000 $ la nuit autrement que comme un dû, un service annexe, quelque chose entre la serviette de bain brodée et la collection de mignonnettes du minibar?

DSK n'est pas un séducteur. Ni un sex-addict. Ni un malade. Ni un con, d'ailleurs. C'est juste un homme puissant qui a intégré les codes de ses pairs, toujours les mêmes en vigueur depuis des temps immémoriaux: ce que tu veux, tu le prends. Ce n’est pas une histoire de sexe : c'est une histoire de domination sociale totale, de conscience de classe qui en placent certains au-dessus des lois et du sort du commun des mortels, de mépris de classe, aussi et surtout. C'est toujours la même vision féodale du monde, un monde d'inégalités, de brutalités, de domination où le prédateur en haut de la chaîne alimentaire a le droit de se servir : droit de vie et de mort, droit de cuissage, droit d'être au-dessus du droit !

Dans l'affaire DSK, ce qui est vraiment intéressant, c'est plutôt que, subitement, la justice de classe défaille — celle qui est habituellement lourde et expéditive avec les pauvres, indulgente et d'un train de sénateur avec les riches et les puissants —, que les passe-droits s'épuisent, que l'argent cesse de lubrifier les conflits, que l'intimidation n'ait pas suffit à faire taire, c'est qu'il y ait une affaire, justement.

Agnès Maillard
17.05.11
Source: le monolecte.fr

jeudi 19 mai 2011

Accueillir les Tunisiens, un geste symbolique

En voulant à tout prix éviter l'immigration tunisienne, jusqu'à envisager la suspension de la liberté de circuler dans l'Union européenne, le gouvernement français rate une occasion de montrer sa compréhension des événements qui se déroulent de l'autre côté de la Méditerranée, soulignent Khadija Mohsen-Finan (Paris 8) et Malika Zeghal (Harvard).


Parmi les 22.000 Tunisiens arrivés sur l'île italienne de Lampedusa entre janvier et avril derniers, certains ont gagné la France, d'autres rêvent de pouvoir passer la frontière et de rejoindre un pays dont ils se sentent culturellement proches. Ils ont quitté la Tunisie avec l'espoir de trouver enfin un travail et d'échapper à la misère économique et aux mauvaises conditions de vie qui sévissent dans leur pays.

En vertu de la Convention de Schengen, l'Italie leur a accordé des titres de séjour temporaires qui leur permettent de rester légalement six mois sur son territoire. Ces titres donnent le droit de circuler dans l'espace Schengen, même si ce droit est soumis à certaines conditions. En particulier, celles de ne pas constituer une menace pour l'ordre public et de disposer de ressources suffisantes. Paris et Rome ont d'abord fait une lecture différente, voire divergente de ce droit de circulation et ont sollicité l'arbitrage de la Commission européenne sur le statut de ces ressortissants originaires d'un pays qui vient de vivre une révolution et tente péniblement de mettre en place une transition vers la démocratie. Pour la Commission européenne, ces Tunisiens ne peuvent obtenir le statut de réfugiés, leur pays n'étant pas en guerre. Ils ne peuvent pas non plus bénéficier d'une «protection temporaire» dans la mesure où leurs vies ne sont pas en danger dans leur pays. Cependant, derrière ces batailles juridiques, ces arrangements et ces compromis, le traitement de cette question revêt une dimension éminemment morale.

En effet, si les Tunisiens ont réussi à mettre un terme à des décennies d'une dictature, leur économie est dans un état catastrophique, mettant en danger la transition vers la démocratie. La croissance est passée de 5% à 0,8% et des secteurs clés comme le tourisme ne redémarrent pas. C'est pourtant dans ce contexte de difficultés économiques et sociales extrêmes que les Tunisiens ont accueilli quelques 225.000 réfugiés en provenance de Libye parmi lesquels figurent des Soudanais et des Ivoiriens qui refusent de regagner leur pays d'origine. La Tunisie a appréhendé cette question sous l'angle humanitaire.

 On aurait pu s'attendre à pareil traitement de la part de la France, pays d'accueil, d'asile et des droits de l'Homme. Paris aurait en effet pu accueillir provisoirement les immigrants munis de permis de circuler dans l'espace de Shengen, en indiquant le caractère exceptionnel d'un geste dont les Français comme les Tunisiens auraient retenu le symbole. Ce geste aurait été susceptible de faire oublier les ratés diplomatiques de la France aux premières heures de la révolution tunisienne, de même qu'il aurait permis de montrer que la France percevait parfaitement l'importance des événements qui se déroulent au Maghreb. Le gouvernement français peut saisir ce moment pour rendre lisible la manière dont il envisage à présent ses rapports avec le Sud de la Méditerranée.

Avant la révolution tunisienne, Paris apportait un soutien sans faille au régime de Ben Ali en échange de la coopération tunisienne sur les dossiers du contrôle des flux migratoires et du terrorisme. La France doit à présent mesurer les bouleversements qui prennent pied au Maghreb et redéfinir son partenariat avec la Tunisie sur un pied d'égalité. Elle gagnerait également à rendre intelligible sa politique méditerranéenne en énonçant et en mettant en pratique des valeurs claires. L'opinion publique tunisienne devient, par la force des choses, un enjeu politique incontournable que la France et l'Union européenne ne peuvent ignorer. Que retiendront les Tunisiens de ces épisodes sinon qu'en France les droits de l'Homme sont peut-être bons pour les Français - en particulier ceux dits «de souche» - mais pas pour les étrangers? A l'heure où le Sud s'ouvre vers de nouveaux horizons politiques, l'Europe se referme sur elle-même.

Si les interpellations de Tunisiens dans les jardins publics, ces jours derniers, ont peut-être un caractère légal, il n'en demeure pas moins qu'elles sont choquantes dans le contexte politique d'aujourd'hui. Elles le sont d'autant plus qu'elles s'inscrivent dans le prolongement d'une politique qui a déjà tenté de mettre en place un débat sur l'identité nationale, puis sur la laïcité. Deux entreprises malheureuses qui stigmatisent les étrangers et les Français d'origine étrangère. En réalité, derrière le projet de «réformer» les accords de Schengen et de remettre en question l'acquis fondamental de la liberté de circulation se cachent un pouvoir frileux et un chef d'Etat qui tente cyniquement et avec peine de séduire un électorat d'extrême droite.

11.05.11
Srouce: mediapart

mercredi 18 mai 2011

DSK:en finir avec le FMI qui défend un système capitaliste et patriarcal

Communiqué de presse 
 

Depuis quelques heures, tous les médias internationaux relatent l’information d’une possible agression sexuelle par Dominique Strauss Kahn à New York et la photo du directeur général du FMI (Fonds Monétaire International, ndlr) menotté a fait le tour du monde. Sans nous prononcer sur son éventuelle culpabilité dans cette affaire, le CADTM veut dénoncer un autre scandale: celui de l’action même du FMI.


Le FMI n’est pas l’institution qui aide les pays en crise, c’est au contraire celle qui impose des programmes draconiens d’austérité et qui défend un modèle économique structurellement générateur de pauvreté. C’est l’action même du FMI et de ceux qui soutiennent la mondialisation néolibérale qui a fait porter le fardeau de la crise aux populations qui en sont les premières victimes. Profondément antidémocratique, puisque les pays les plus riches disposent de plus de la moitié des voix au sein du conseil d’administration, le FMI est en fait un instrument des grandes puissances pour veiller au maintien du système capitaliste et aux intérêts des grandes sociétés transnationales.

Très actif depuis plusieurs décennies en Afrique, en Amérique latine, en Asie et en Europe de l’Est, il a profité de la crise qui a éclaté en 2007-2008 pour reprendre solidement pied en Europe occidentale et imposer aux peuples des pays les plus industrialisés les remèdes frelatés qui ont mené dans une impasse tragique ceux des pays du Sud qui les ont appliqués. Partout, le FMI prétend que l’initiative et les intérêts privés doivent être soutenus par les politiques des pouvoirs publics au détriment des politiques sociales. Partout, il donne raison aux banquiers contre les intérêts des peuples. Partout, il favorise le creusement spectaculaire des inégalités, le développement de la corruption, le maintien des peuples dans la soumission au néolibéralisme.

Si les faits concernant DSK sont avérés, il ne peut y avoir d’immunité pour un fonctionnaire du FMI et tous ceux qui travaillent pour une institution internationale doivent rendre des comptes en justice à propos de leur action. Le FMI en tant qu’institution doit aussi être poursuivi en justice pour les violations multiples des droits humains fondamentaux qu’il a commis et qu’il continue de commettre dans de nombreux pays. Le remplacement du FMI délégitimé par un organisme démocratique mondial chargé de la stabilité des monnaies et de la lutte contre la spéculation financière constitue une urgence.

Au-delà, le CADTM tient à rappeler que le système international en place aujourd’hui est non seulement capitaliste, mais aussi patriarcal et machiste. Seuls des hommes président jusqu’ici des institutions telles que le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. Le CADTM dénonce fermement le machisme et le caractère patriarcal qui vont de pair automatiquement avec des comportements de harcèlement ou de violence sexuelle.

Indépendamment de la responsabilité réelle ou non de DSK dans l’affaire actuellement médiatisée, le CADTM dénonce également la banalisation de tels comportements et lutte depuis vingt ans pour sortir à la fois du capitalisme et du système patriarcal.

Pour le CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde)
Damien Millet, porte-parole du CADTM-France
Eric Toussaint, président du CADTM-Belgique
Juan Tortosa, porte-parole du CADTM-Suisse
16.05.11
Source: cadtm/oulala.net

mardi 17 mai 2011

Politiques migratoires: sortons des poncifs et des épouvantails!

Comme l’illustre la montée en puissance des partis national-populistes un peu partout en Europe, la crise financière et économique fait le lit des tenants du repli sur soi. L’histoire semble ainsi se répéter, à l’image de la montée du fascisme et du nazisme dans les années 1930, suite au krach de 1929 et à la Grande dépression.


Aujourd’hui comme hier, le responsable tout trouvé des problèmes sociaux engendrés par la crise est, pour ces forces national-populistes, l’étranger. Il en résulte les discours habituels qui stigmatisent les migrants en proposant comme solution à la crise de les renvoyer d’où ils viennent et d’éviter au maximum de les accueillir. Le pire est sans doute que ces discours des partis xénophobes ont tendance à entraîner les partis démocratiques sur le même terrain, aboutissant à la construction d’une Europe-forteresse, à mille lieues des idéaux universalistes sur lesquels la construction européenne est censée être fondée, et renvoyant au second plan les véritables causes économiques et financières de la crise.

Cette réalité est d’autant plus déplorable que les arguments national-populistes, s’ils rencontrent un succès grandissant, n’en sont pas moins fallacieux. Le problème semble dès lors, après analyse, moins concerner les migrants que le discours dominant qui les concerne. A force d’entendre les même poncifs et de voir agiter les mêmes épouvantails, les citoyens victimes de la crise finissent en effet par y croire et par préférer l’original à la copie, d’où les résultats électoraux enregistrés par les partis xénophobes et la menace qu’ils représentent pour nos démocraties. Il est donc temps de sortir de cette logique et de construire un discours alternatif fondé sur les faits et le respect des droits humains fondamentaux.

D’une part, comme l’a souligné le rapport 2009 des Nations-unies sur le développement humain: «Seules 37% des migrations dans le monde ont lieu d’un pays en développement vers un pays développé». En d’autres termes, les pays riches sont loin d’accueillir toute la misère du monde et la majorité des flux migratoires ne vont pas du Sud vers le Nord. Les migrations ne sont pas davantage un phénomène historiquement répandu, puisque les migrants ne représentent de nos jours qu’environ 3% de la population mondiale, contre 10% un siècle plus tôt. Quant à la «hausse spectaculaire» de demandeurs d’asile annoncée ces derniers mois en Belgique, elle est toute relative: 19.941 demandes d’asile ont été enregistrées en 2010 (dont la majorité en provenance d’Irak, d’Afghanistan, de Tchétchénie et du Kosovo), contre 42.691 en 2000 et 26.882 en 1993 lors des deux dernières hausses constatées.

D’autre part, l’affirmation selon laquelle les migrations auraient un impact négatif sur l’emploi des pays d’accueil est tout simplement fausse. Les études empiriques sur la question démontrent en effet le contraire. En 1980, 125.000 Cubains ont migré vers la Floride, soit une hausse de 7% de la population active. Entre 1989 et 1996, ce sont 670.000 Russes qui ont migré vers Israël, entraînant une augmentation de 14% de la population active. Dans les deux cas, l’impact sur les marchés du travail a été mineur. Ces conclusions rejoignent celles de l’impact des migrations d’Allemands de l’Est sur l’emploi en Allemagne de l’Ouest entre 1987 et 2001 suite à la chute du Mur de Berlin: l’immigration n’a pas eu d’impact sur l’emploi des travailleurs allemands, quel que soit leur niveau d’éducation. Il est important de préciser que dans tous ces cas, le contexte a permis une intégration économique et sociale des populations immigrées. Cela démontre l’importance pour les pays d’accueil de garantir les droits des migrants et de favoriser leur intégration sociale.

A contrario, les politiques restrictives actuelles ne sont pas efficaces et ont surtout pour effet de pousser les migrants dans l’illégalité et d’exacerber l’exploitation des sans-papiers qui alimente le dumping social. L’harmonisation de nos politiques européennes s’organise ainsi sous l’angle sécuritaire et, pour ce qui concerne le respect des droits humains, se fait dramatiquement par le bas. En définitive, les étrangers sont de plus en plus exclus du droit commun, isolés dans une espèce de zone de non-droit. Or l’histoire nous a appris que ce processus ne s’arrête jamais aux catégories que l’on visait à l’avance. Si l’on crée une zone de non-droit dans un État de droit, elle évolue comme un cancer: elle crée des métastases et atteint bientôt d’autres parties du corps social. A cette réalité s’ajoute le funeste spectacle d’une Europe qui, face à l’extraordinaire élan de liberté que représente le printemps arabe qui se déroule à ses portes, semble obnubilée par une pseudo-menace migratoire, en décalage total avec le sens de l’histoire.

Enfin, la tendance qui consiste à utiliser les budgets de coopération au développement pour enrayer les migrations est une impasse, comme l’ont démontré les expériences espagnoles ou françaises de ces dernières années. Non seulement les montants proposés en échange de politiques peu populaires dans les pays d’émigration sont trop faibles, mais en outre ils ont pour effet de détourner l’aide au développement des critères internationaux d’efficacité qui consistent à soutenir les stratégies de développement locales. A cette aune, les 600.000 euros affectés par le conseil des ministres du 8 avril 2011 pour prévenir les flux migratoires en Belgique est un dangereux précédent: cette somme dérisoire sera utilisée dans des pays qui ne font pas partie des dix-huit pays partenaires de la coopération belge et ne seront donc pas, si on se fonde sur les objectifs de développement, utilisés «là où c’est le plus utile», comme l’a affirmé le secrétaire d’Etat Melchior Wathelet (La Libre Belgique du 9-10 avril 2011).

En réalité, l’immigration est un phénomène incontournable, au cœur même de notre système économique et social. Même s’il est tentant de surfer sur la vague populiste et sécuritaire qui rencontre un certain succès auprès de citoyens désorientés par la crise et désinformés par le battage médiatique qui entoure les flux migratoires, il est illusoire de penser qu’on les endiguera avec des mesures administratives et policières, qui ont par ailleurs pour effet de contribuer à l’essoufflement du projet politique européen, rongé de l’intérieur par les forces national-populistes qui sont aussi des forces eurosceptiques. Il est en outre inacceptable de promouvoir une mondialisation qui garantit la liberté de circulation des capitaux plutôt que celle des êtres humains. C’est pourquoi il convient d’inverser la logique actuelle en définissant la liberté de circulation comme un droit universel auquel les Etats pourraient exceptionnellement apporter des restrictions, plutôt que comme une interdiction atténuée par les stratégies utilitaristes des pays d’accueil. Ne nous trompons pas de cible: c’est la liberté de circulation des capitaux spéculatifs qui a provoqué la crise actuelle, pas celle des êtres humains!

Arnaud Zacharie 
Secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11)
Benoît Van der Meerschen 
Président de la Ligue belge francophone des droits de l’Homme
14.05.11
Source: cadtm (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde)

lundi 16 mai 2011

Quelle nouvelle constitution pour le Maroc?




De l’audace! Une révolution, pas une simple évolution



Comme dans tous les autres Etats arabes portés par l’élan impulsé par les Tunisiens et les Egyptiens, le Maroc connaît un certain bouillonnement ou effervescence sociale depuis le mois de février 2011 avec des revendications pour plus de liberté et d’Etat de droit, la fin du népotisme et du despotisme et la mainmise de l‘Etat et de l’économie par un individu et sa Cour. L'une des principales revendications des manifestants du 20 février a été de demander une révision de la Constitution, socle du népotisme en vigueur. Face à cette pression (on aurait préféré que cette réforme de la Constitution intervienne bien avant!), le Roi a eu l’habileté d’annoncer rapidement la réforme de la Constitution, sans attendre une plus grave dégradation de la situation.

Il apparait cependant, à la lecture de la Constitution actuelle, construite, rédigée, orientée pour le seul et exclusif pouvoir du Roi, qu’une simple réforme à la marge n’est pas possible. La Constitution actuelle ne peut être seulement ajustée, elle ne peut faire l’objet de quelques modifications techniques ou isolées. Elle doit être revue intégralement. Il faut en changer la philosophie et les principes de base, avec comme point de départ et comme horizon, les droits de l’Homme, l’Etat de droit, et le principe selon lequel ceux qui dirigent l’Etat le font pour un temps limité et doivent rendre des comptes au peuple. Ce n’est pas une simple évolution de la Constitution qu’il faut réaliser, mais une révolution complète de celle-ci. Dès lors, la commission ad hoc chargée de proposer une réforme de la Constitution doit revoir intégralement la Constitution actuelle et proposer un texte nouveau fondé sur des principes nouveaux. Les orientations données dans le discours du Roi du 9 mars dernier en offrent la possibilité.

Quelques exemples: parmi les orientations données, on retrouve quatre grands principes:
- «l’élargissement du champ des libertés individuelles et collectives et la garantie de leur exercice» par la «Constitutionnalisation des recommandations judicieuses de l’IER, ainsi que des engagements internationaux du Maroc en la matière», la «Constitutionnalisation des instances en charge de la bonne gouvernance, des droits de l’homme et de la protection des libertés»;
- «la consolidation du principe de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs» avec «un parlement issu d’élections libres et sincères» disposant «de nouvelles compétences lui permettant de remplir pleinement ses missions de représentation, de législation et de contrôle»;
- un «gouvernement élu, émanant de la volonté populaire (…) jouissant de la confiance de la majorité à la Chambre des Représentants», «la consécration du principe de la nomination du premier ministre au sein du parti politique arrivé en tête aux élections de la Chambre des Représentants», «le renforcement du statut du Premier Ministre en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif, et pleinement responsable du gouvernement, de l’administration publique, et de la conduite et la mise en œuvre du programme gouvernemental» et enfin
- la «moralisation de la vie publique et la nécessité de lier l’exercice de l’autorité et de toute responsabilité ou mandat publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes».

Il faut donc donner une traduction Constitutionnelle concrète à ces principes. Par exemple:
- concernant la question des libertés publiques, il convient d’opérer deux choses: tout d’abord énoncer de manière détaillée, dans la Constitution, les libertés et droit fondamentaux de tous les Marocains, incluant les droits des médias; il convient ensuite de faire du Conseil National des Droits de l’Homme un organe prévu et organisé par la Constitution, dont les membres doivent être indépendants, et dotés de pouvoirs d’investigations concrets et publics;
- concernant le Parlement, s’il va de soi qu’il doit être issu d’élections libres et sincères, il doit disposer de moyens d’actions. La Constitution doit donc traiter, avec suffisamment de précision comment il initie, discute, amende et vote la loi. La Constitution doit doter le parlement de moyens de contrôle du gouvernement. Cela passe par les questions publiques au gouvernement et les réponses publiques de ce dernier, le contrôle des nominations dans l’administration, la faculté de censurer le gouvernement, la faculté de mener une enquête sur un évènement particulier, la faculté d’auditionner toute personne et l’obligation de chacun de répondre à cette convocation pour audition, etc.;
- concernant le gouvernement, c’est l’orientation dont il y a le plus de conséquences à tirer: tout d’abord, le  1er ministre doit être issu du parti arrivé en tête aux élections législatives. Comme le régime ne peut être a priori que parlementaire, avec un gouvernement devant obtenir la confiance du parlement, il convient de prendre comme critère de parti arrivé en tête, non pas le parti ayant obtenu le plus de voix mais celui qui a obtenu le plus de sièges à la chambre des représentants, car dans un tel système, il faut dégager une majorité parlementaire, socle de base sur lequel s’appuie le gouvernement pour gouverner. Il ne peut pas faire voter les lois s’il ne dispose pas de majorité parlementaire… Pour que la répartition du nombre de siège de députés «colle» au plus près à la répartition des voix exprimées par les Marocains lors des élections législatives, il convient d’adopter un mode de scrutin proportionnel. Ce dernier doit néanmoins être «corrigé», compte tenu de l’éclatement actuel du champ et des partis politiques, afin de créer des partis majoritaires ou du moins des blocs de majorités cohérents.
- Ensuite, «le renforcement du statut du 1er ministre en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif, et pleinement responsable du gouvernement, de l’administration publique, et de la conduite et la mise en œuvre du programme gouvernemental» implique les principes suivants: dès lors qu’il est issu du suffrage populaire et qu’il doit obtenir la confiance du parlement, représentant de la souveraineté populaire, seul le parlement doit pouvoir le révoquer à l’exclusion de tout autre personne, au travers d’une motion de censure. Dès lors, le Roi ne doit plus pouvoir congédier le gouvernement, de la même façon qu’il ne peut plus le choisir puisqu’il doit tenir compte du suffrage populaire. En conséquence, le gouvernement est indépendant du Roi.

Etant chargé de mettre en œuvre les politiques promises au peuple pour se faire élire, le gouvernement doit disposer de la faculté d’initier, aux côtés du parlement, les lois et de pouvoir édicter des règles de droit par décret, dans le champ défini par la Constitution. Il doit également disposer de l‘administration publique et donc du pouvoir de nomination aux emplois civils et militaires. En effet, il ne peut pas être responsable d’une politique sans disposer du pouvoir pour la mettre en œuvre. A l’extrême, il doit pouvoir disposer, selon des mécanismes de contrôle, du pouvoir de dissolution du parlement, si en cas de crise ce dernier l’empêche de gouverner et le paralyse dans son action.

La conséquence logique de cette orientation est que le Roi doit régner sans gouverner, sans disposer du pouvoir d’édicter du droit ni du pouvoir de nomination. Il doit rester neutre et indépendant et être garant du bon fonctionnement des institutions. A ce titre, il doit pouvoir participer, dans des cas très particuliers, à la nomination de certains membres d’organes de contrôle Constitutionnel (Conseil Constitutionnel etc.)
Enfin, la «moralisation de la vie publique et la nécessité de lier l’exercice de l’autorité et de toute responsabilité ou mandat publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes» implique un principe simple à faire figurer dans la Constitution: la déclaration de patrimoine non seulement des membres du gouvernement mais aussi des fonctionnaires, à leur entrée et à leur sortie de fonction.

Il faut donc que la commission chargée de proposer une réforme de la Constitution soit audacieuse et tire toutes les conséquences et implications données par les orientations du discours du 9 mars.

Jad Siri
Avocat marocain, juriste
11.05.11
Sur le site www.marocConstitution.com , Jad Siri propose le texte intégral d’une nouvelle Constitution pour le Maroc, reprenant les principes énoncés dans l’article ci-dessus.
Source: medelu

dimanche 15 mai 2011

Réflexion d'un homme du XXIè siècle

Je ne vous apprendrai rien en affirmant que tout être humain d’où qu’il vienne et quelles que soient ses idées, sa religion, sa sexualité, a des droits et des devoirs. Droits pour lesquels il s’est battu, se bat et se battra encore car ce fragile équilibre qu’est l’humanité est par nature en mouvement et sujet à de multiples injustices et contradictions. N’oublions donc pas que notre comportement se veut à l’image de nos idées, même s’il peut nous arriver d’agir de façon contraire à ce que l’on croit être juste. En cela d’ailleurs, nous sommes des animaux particuliers.
Mais lorsque ces contradictions ou ces injustices deviennent trop importantes, qu’elles débordent, se déversent et se diluent insidieusement dans les décisions et les actes que nous posons, on ne peut plus les définir comme naturelles, saines et propres à chaque individu, mais plutôt comme extrêmes ou même dans certains cas dangereuses pour la pérennité de l’humanité. L’Histoire nous l’a prouvé à de nombreuses reprises, mais hélas, comme je l’explique dans un buvard publié il y a quelques mois, nous avons - pour la grande majorité d’entre nous - confié notre mémoire à des systèmes d’exploitation binaires et virtuels, nous plongeant à corps perdu dans le monde de l’instantanéité, perdant ainsi progressivement le contact avec le réel et ses composantes. Parallèlement, qu'en est-il de nos devoirs? Qu’avons-nous fait des centaines de milliers d’ouvrages et de recherches dont nous avons hérité? Les avons-nous relégués au ban de l’histoire en les considérant comme inutiles ou ringards? Combien d’entre nous prennent la peine de lire et de se documenter? Comment pouvons-nous nous targuer d’être au fait de l’actualité sans même avoir la plus infime volonté de nous intéresser au passé, hormis à travers les images et les vidéos que nous brandissons sur nos murs Youtube ou Facebook ou que nous montrons du doigt lorsque cela nous arrange?

Pour anticiper les critiques creuses des partisans du "tout ou rien", tout aussi vide de sens les unes que les autres, je souhaite réaffirmer ici que la finalité de mon travail n’est pas de noircir le tableau ou de donner une image négative du monde dans lequel nous vivons - préservons-nous de ces raccourcis - car mon rôle en tant qu’auteur est de rester le plus objectif possible, même s’il est évidemment vain de prétendre l’être absolument. Car loin d’être pessimiste, j’essaie d’être réaliste. Et je m’adresse ici aux éternels somnambules qui refusent de passer à l’état d’éveil et préfèrent croire que tout est rose ou noir, alors qu’in fine, ne pas vouloir voir la réalité telle qu’elle est ou vouloir lui attribuer des causes desquelles ils se dissocient implicitement est, contrairement aux apparences, l’illustration profonde d’un repli sur soi et d’une volonté affirmée de stagner dans le brouillard de son ignorance. Je ne peux néanmoins m’épargner de dénoncer l’inacceptable, de tenter de démonter les raisonnements, de les analyser pièce par pièce, pour en extraire la substance et les aspirations. Car au regard de l’accessibilité à l’information et au savoir qui est celle de notre génération, telle est la responsabilité de l’homme d’aujourd’hui.

Notre pensée doit être, parallèlement à l’évolution de nos sociétés, en perpétuel mouvement, alimentée par la quête de nos mensonges pour traquer notre vérité et non l’inverse. On ne prêche pas le vrai pour trouver le faux, au risque de passer à côté de l’essentiel. C’est en cela que notre soif de connaissance devrait être insatiable. Au-delà du soulagement momentané qu’ils peuvent nous procurer, les discours passionnés, haineux ou revanchards n’ont aucune crédibilité pour le commun des mortels. Autant se battre contre le vent. Malheureusement, la majorité d’entre nous n’a pas encore compris cela et s’évertue bêtement à condamner en poussant des cris d’horreur. Certes leurs causes peuvent être légitimes, mais c’est inévitablement leur propre combat qu’ils sabotent. Comme l’a très bien expliqué Sartre, on ne peut comprendre les choses qu’en les vivant de l’intérieur tout en les observant de l’extérieur. Si les écrivains du XVIIIè siècle ont si bien dépeint les travers de la société bourgeoise de leur époque, c’est parce qu’en grande majorité, ils en faisaient partie ou tout au moins en dépendaient. Le corollaire avec la réalité de notre siècle est évident: le monde capitaliste ou consumériste que nous condamnons est aussi le nôtre. Le moindre de nos achats y contribue, en passant par l’eau que l’on boit ou le carburant dont on remplit le réservoir de notre voiture. Tenter de combattre un ennemi que l’on croit extérieur à nous, qu’il soit inconnu ou qu’on l’associe à un système, une nation ou une politique, est tout simplement stupide et immature et à coup sûr contre-productif.

Ce que je tente de développer ici, c’est l’idée que pour faire bouger les choses de manière efficace, il faut d’abord les comprendre, les étudier, les vivre dans leurs propres contextes. Porter un jugement sur un évènement qui se déroule à l’autre bout de la planète sans avoir la moindre connaissance ni des causes, ni des protagonistes, ni des enjeux, est intellectuellement malhonnête.

Un point qui me paraît important à soulever également, est l’aspect réducteur de nos comportements. Les velléités de soulèvement, de révoltes qui révèlent notre désespoir doivent être exploitées positivement. S’indigner est une chose, certes accessible à tout être humain doté d’un minimum de conscience. Mais réfléchir, structurer sa pensée, s’informer intelligemment, rester sceptique et critique face à l’actualité et finalement agir est une autre paire de manches. Rares sont mes contemporains qui comprennent cela malheureusement, de quelque origine, niveau social ou confession qu’ils soient. L’enjeu pour notre génération n’est pas de se révolter pour se révolter. Mon intime conviction est qu’il nous faut avant tout révolutionner nos schémas de pensée, nos mentalités et nos philosophies de vie. Ne pas s’en rendre compte serait rendre service aux ennemis que nous sommes pour la plupart aveuglément convaincus d’avoir identifiés.

Je sais évidemment que je prends le risque de m’attirer les foudres de certains d’entre vous, mais que m’importe. Mon unique intention est d’élever quelque peu le niveau de nos sujets d’intérêts. Il n’est jamais bon de voyager le nez dans le guidon. Prenons de la hauteur, essayons de sortir des carcans religieux, communautaires, idéologiques ou systémiques. Le théâtre du monde n’est pas le terrain de jeu d’un monologue. C’est par les discussions, la lecture et l’élévation de l’esprit que nous arriverons à construire notre avenir. Le monde de demain nous appartient, comme qui dirait. Alors ne brûlons pas nos ailes dans des dénonciations aveugles et des considérations réactionnaires. Développons nos arguments, étayons notre discours, ne condamnons pas tel ou tel peuple pour les exactions de ses dirigeants, même si ceux-ci sont issus des urnes. Avant de sortir nos balais pour dépoussiérer nos portillons, réfléchissons d’abord à l’origine de cette poussière. Nos armes sont celles de nos ennemis, ne l’oublions pas. Et la vraie guerre est celle des valeurs et des idées. Les plus humaines et les plus répandues sont celles qui l’emporteront. Nous contenter de camper dans l’opposition est autodestructeur. Car à force de crier au monde qu’il doit se réveiller, il risque de se limiter à entendre la répétition d’une berceuse et de se complaire dans son sommeil. Si je devais clôturer ce billet par la métaphore, je reprendrais la célèbre réplique - en apparence manichéenne - de Clint Eastwood dans 'Le bon, la brute et le truand': "Le monde se divise en deux catégories, ceux qui tiennent le pistolet en main et ceux qui creusent, et toi tu creuses." Si nous considérons que le pistolet est notre pensée, qui sont ceux qui creusent selon vous?

Badi Baltazar
11.05.11
Source: www.buvardbavard.com

jeudi 12 mai 2011

Syrie-Bahreïn, cause commune

La nouvelle est passée inaperçue. Le 7 mai, l’agence de presse officielle syrienne a annoncé que le président avait reçu un message de soutien du roi du Bahreïn. Cela pourrait faire sourire s’il n’y avait en cause des milliers de vies humaines: un roi, allié des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite, qui vient d’écraser une révolte démocratique dans son propre pays – qu’il accuse l’Iran d’avoir fomentée! – envoie un message de soutien au meilleur allié arabe de Téhéran et dénonce les «conspirations» dont serait victime la Syrie. Ce soutien fièrement brandi par Damas n’empêche pas le régime baasiste d’expliquer qu’il doit faire face à un complot américain.

On l’a dit ici, le régime syrien doit faire face à la même vague de revendications qui submerge l’ensemble du monde arabe, du Maroc à l’Irak. Fin de l’autoritarisme et de la corruption; du travail et du pain; liberté d’expression; liberté d’organisation: tels sont les mots d’ordre communs. Et, aussi, le retour de la karama, de la dignité. Pour essayer de comprendre ce que ce mot d’ordre veut dire, on lira le témoignage assez bouleversant d’une jeune femme lesbienne syrienne que les services de police viennent arrêter la nuit et qui est défendue par son père («My father, the hero», 26 avril 2011, sur le blog A Gay girl in Damascus: http://damascusgaygirl.blogspot.com/2011/04/my-father-hero.html). L’arbitraire des autorités, des policiers municipaux qui harcèlent le jeune Bouazizi en Tunisie aux bandes de jeunes armés qui tabassent les manifestants à Banyas, c’est ce que refusent désormais les peuples, malgré la peur et la répression.

Alors que nous recevons des images en direct du Yémen ou de Jordanie, et même de Libye, deux pays maintiennent un black-out inquiétant sur ce qui se passe chez eux: le Bahreïn et la Syrie. Je ne reviens pas ici sur l’origine des événements du Bahreïn, qui ont abouti à l’intervention des troupes saoudiennes et à la proclamation de l’état d’urgence. Depuis se développe une campagne haineuse contre la majorité chiite de la population, et les mesures se succèdent pour en finir avec toute vie politique et associative indépendante. La brutalité des policiers – souvent des étrangers naturalisés – n’est plus à démontrer et la torture d’un usage courant (Bill Law, «Police brutality turns Bahrain into ’island of fear’», 6 avril 2011). Le pouvoir n’hésite même pas à détruire des mosquées (Roy Gutman, «While Bahrain demolishes mosques, U.S. stays silent», 8 mai 2011). Le journal d’opposition Al-Wasat, dont le rédacteur en chef avait dû démissionner, est sur le point d’être interdit, d’anciens députés sont arrêtés, des médecins aussi (Human Rights Watch, «Bahrain: Arbitrary Arrests Escalate», 4 mai 2011). Et cela sans parler des condamnations à mort prononcées par des cours militaires.

Toutes ces exactions ont provoqué quelques réactions. Il faut mentionner la condamnation vigoureuse prononcée par le ministre norvégien des affaires étrangères («Norway concerned over the human rights situation in Bahrain», 5 mai). La Suisse s’est prononcée dans le même sens. On notera aussi l’appel du principal syndicat américain, l’AFL-CIO, à suspendre les accords de libre-échange avec le Bahreïn («U.S. labor urges trade pact with Bahrain be suspended», Reuters, 6 mai). Quant à l’administration Obama, si l’on en croit le Bahrain Freedom Movement, elle serait intervenue auprès de Manama pour demander la cessation des violations des droits de la personne, ce qui aurait amené à la libération d’un certains nombre de médecins et d’infirmières («Bahrain: International stands humiliate Al Khalifa», Saudi occupiers, 8 mai).

Le ministère des affaires étrangères français a demandé aux autorités de Bahreïn de ne pas appliquer la peine de mort. Et le communiqué du 29 avril ajoute: «Avec le retour au calme, il est par ailleurs temps de rechercher les voies d’un dialogue sincère entre les parties concernées et de la réconciliation, seule solution durable à la crise politique à Bahreïn.» Retour au calme? Drôle de formulation, car s’il y a eu des désordres, c’est le fait des autorités, pas des manifestants; et l’ordre actuel est l’ordre imposé par la force des baïonnettes...

En Syrie, cela fait deux mois que les soulèvements ont commencé, et ils se sont étendus à de nombreuses villes (lire Patrick Seale, «Fatal aveuglement de la famille Al-Assad», Le Monde diplomatique, mai 2011). Le régime y a répondu avec brutalité, affirmant qu’il était l’objet d’une conspiration et qu’il faisait face à des groupes armés. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas convaincu ni apporté la moindre preuve de ses affirmations. En 1980, le pouvoir faisait face à une insurrection armée fomentée par les Frères musulmans, qui n’avaient pas hésité à multiplier les assassinats de cadres et de militaires; l’écrasement de la ville de Hama, les milliers de morts provoqués par les bombardements indiscriminés, n’étaient certes pas justifiables, mais ils s’inscrivaient dans une guerre ouverte. En revanche, rien de tel aujourd’hui, si ce n’est des incidents armés sporadiques dont on a du mal à connaître l’origine.

Une autre différence importante avec ce qui s’était passé à Hama en 1980 tient évidemment à l’information. Alors que les événements de l’époque n’avaient filtré qu’au compte-gouttes, aujourd’hui, nous recevons des images et des témoignages. Certes, ceux-ci sont partiels et parfois sujets à caution; les exagérations, alimentées parfois par une partie de l’opposition en exil, sont certaines. Mais le pouvoir syrien, qui les condamne, est le premier à refuser aux journalistes de pouvoir travailler.

Comme l’explique Ignace Leverrier, un ancien diplomate, sur son blog Un œil sur la Syrie (9 mai):
«Le régime veut imposer à tous les Syriens, par la crainte de la prison… et des mauvais traitements qui lui sont systématiquement associés, un silence total sur les événements qui se déroulent en ce moment en Syrie. Le pouvoir veut en effet se réserver le monopole de l’information sur la réalité des faits et du commentaire sur leur signification. Il ne veut pas être contredit lorsque, malgré les témoignages concordants de milliers de films, d’images et d’enregistrements disponibles, il attribue les protestations populaires à des “agents de l’étranger” et décrit ceux qui y participent comme de dangereux “terroristes islamiques”.»

Après avoir bloqué, dans les villes où l’armée intervient, les téléphones et Internet, le pouvoir semble avoir trouvé le moyen de bloquer les téléphones satellitaires (Joshua Landis, «It seems they got better in tracking satellite mobiles», Syria Comment, 8 mai).

Et le refus de laisser une mission des Nations-unies se rendre à Deraa, après que Damas lui en ait dans un premier temps accordé l’autorisation, ne peut que confirmer les pires craintes («Syria protests: UN voices concern over cut-off Deraa», BBC News, 9 mai).

Quoi qu’il en soit, et quelle que soit l’issue des événements – et le pouvoir semble croire qu’il va réussir à écraser le mouvement (Anthony Shahid, «Syria Proclaims It Now Has Upper Hand Over Uprising», The New York Times, 9 mai) – il est douteux que le régime puisse se rétablir comme il a pu le faire après l’écrasement de Hama. Les images de la répression l’ont affaibli, même s’il a pu jouer sur les peurs confessionnelles, notamment celles des alaouites et des chrétiens.

Ce témoignage apporté sur le site de The Angry Arab, le 4 mai, «On sectarianism in Syria», est intéressant:
«Je suis un Américain qui a vécu à Damas pendant l’année écoulée. C’est incroyablement frustrant d’être là-bas et à lire des blogs comme... qui sont devenus extrêmement obsessionnels, sur la perspective d’une fitna (division confessionnelle) en Syrie. Je me souviens d’un article qui disait essentiellement: si vous êtes un chrétien aisé ou un Syrien alaouite, vous ne pouvez pas être contre le régime. Le problème avec ces analystes, c’est qu’ils ne vivent pas en Syrie et ne peuvent pas voir l’évolution sur le terrain. J’ai vu beaucoup de mes amis chrétiens et même quelques alaouites changer de camp si vite que cela m’a fait tourner la tête. Durant les événements en Egypte, j’ai demandé à beaucoup d’entre eux:“Pensez-vous que quelque chose comme ça ne pourrait jamais se produire ici?” et ils ont tous dit: “Jamais, nous aimons notre président, les seuls qui ne l’aiment pas sont les Frères musulmans.” Deux mois plus tard, ces mêmes personnes, qui étaient abonnées à des journaux d’opposition (communistes pour la plupart), organisaient des réunions, et maudissaient Assad. Je doute que ce phénomène soit limité à mon groupe des contacts. Je voudrais aussi faire remarquer que de ce groupe d’amis, seuls ceux qui vivent à Lataquieh sont sortis pour protester. Mes amis à Damas, en particulier ceux qui ont changé de camp, se plaignent: “Nous voulons faire quelque chose, mais nous ne savons pas encore comment!”»

L’Union européenne a adopté un certain nombre de mesures contre des personnalités liées au régime (mais pas contre le président lui-même) et imposé un embargo sur les armes pouvant être utilisées pour la répression interne («EU imposes arms embargo on Syria», Al-Jazeera English, 9 mai). En revanche, on attend toujours des mesures de sanction à l’égard des multiples violations des droits humains et du droit international par le gouvernement israélien...

La situation a amené un certain nombre de personnes à lancer une pétition demandant au gouvernement français d’adopter une position plus ferme à l’égard de la Syrie («Lettre ouverte pour une politique plus ferme de la France à l’égard de la Syrie»: http://www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2011N9393).

On notera, en conclusion, la différence de traitement que la chaîne Al-Jazira accorde aux événements de Syrie et de Bahreïn: alors que sur les premiers elle se place clairement du côté des insurgés et consacre à ce pays des heures d’antenne, elle maintient un profil bas sur Bahreïn, où l’intervention des troupes du Conseil de coopération du Golfe a été entérinée par le Qatar, principal financier de la chaîne (lire Mohammed El Oifi, «Al-Jazira, scène politique de substitution», Le Monde diplomatique, mai 2011.)

Alain Gresh
10.05.11
Source: les carnets du diplo

mercredi 11 mai 2011

Printemps arabe: l’Europe restera-t-elle sourde?


L’Europe prend-t-elle la mesure des enjeux sociaux à l’origine de la révolte arabe et va-t-elle en tenir compte? On est en droit d’en douter…


Mi-février, Zine el-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak sont tombés sous la pression de la rue. A Bruxelles, Catherine Ashton, la «ministre des Affaires étrangères» de l’Union européenne (UE) lance un appel à l’organisation d’une conférence de «haut-niveau» pour «coordonner une réponse» aux événements en cours. Les priorités de cette conférence sont au nombre de quatre: le soutien à la société civile, un système juridique indépendant, un système électoral et la liberté de la presse. «Ces priorités sont vraisemblablement dans l’intérêt de l’Europe et du monde arabe», explique Ziad Abdel Samad, directeur de la Plateforme des ONG arabes pour le Développement (ANND), «mais il reste à donner une réponse concrète aux questions sociales».

Revendications sociales
«L’origine de la révolution arabe ne doit pas seulement être cherchée dans les prisons, les chambres de torture ou les procès politiques, mais dans le douloureux cortège de misère sociale et économique», nous explique une chroniqueuse du Guardian |1|. Pour l’économiste algérien Ramdane Hakem, aspiration démocratique et revendication sociale sont indissociables dans la révolte arabe: «Vie chère, absence de revenu, précarité des emplois, de l’habitat, système de santé déficient. Tous ces problèmes sont à l’origine d’une demande sociale devenue impérieuse. Mais si la revendication sociale constitue sans aucun doute l’énergie de la révolte, l’intervention des classes moyennes dans les luttes a tendance à la reléguer au second plan.» |2| En Tunisie, où tout a commencé, le mouvement est venu de l’intérieur du pays, des régions marginalisées. «Le mouvement a été vraiment un mouvement social des classes populaires marginalisées au départ, et ce n’est que très tardivement dans l’extension et l’arrivée à Tunis qu’il y a eu cette rencontre avec les classes moyennes», analyse Béatrice Hibou |3|. En Egypte aussi, si les médias ont braqué leurs projecteurs sur la jeunesse de la classe moyenne, grande consommatrice de réseaux sociaux, les conflits sociaux se sont multipliés ces dernières années et le monde du travail a activement participé, notamment par des actions de grève, au renversement du raïs.

Désunion européenne
Tout au long des événements, l’UE a étalé une fois de plus sa désunion sur la place publique. «La réalité nous montre qu’actuellement il n’y a pas de consensus en réponse à cette nouvelle réalité», constate Simon Stocker, du réseau d’ONG européennes Eurostep |4|. «Il est nécessaire que tous les Etats membres s’adaptent aux changements du monde arabe, et pas uniquement l’UE.» Et de pointer du doigt l’attitude du Premier ministre britannique David Cameron: «Le fait qu’il se rende en Egypte, dix jours après la chute du régime d’Hosni Moubarak, accompagné de plusieurs dirigeants d’entreprises de défense et d’armement, illustre un certain manque de jugement de la part des membres de l’Union européenne.»

Lointaines promesses
Que reste-t-il aujourd’hui des belles promesses du Partenariat euro-méditerranéen? |5| Adoptée en 1995, cette initiative marquait la volonté de l’UE de définir une nouvelle politique de coopération avec les pays de la rive méridionale et orientale de la Méditerranée. Objectif: construire un espace de paix, de stabilité et de prospérité en s’attachant à réduire l’immense écart de développement entre les deux rives du bassin méditerranéen. L’UE s’est toutefois montrée incapable de traduire sur le terrain cet ambitieux mais nécessaire objectif. Elle s’est plutôt attachée à renforcer la coopération sur les plans sécuritaires - pour contrôler les migrations et lutter contre le terrorisme - et économiques – pour approfondir la libéralisation économique. Et parallèlement, à s’accommoder pleinement des régimes autoritaires en place dans cette région.

Le libre-échange en question
«La situation que connaît actuellement le monde arabe est le résultat de la marginalisation et de la sous-estimation de ces questions socio-économiques», estime Ziad Abdel Samad. L’abandon des activités agricoles a grossi l’exode rural et la masse des jeunes dans les villes. Les moins de 30 ans représentent la moitié de la population et environ 50% sont sans emploi. Pour le directeur de l’ANND, il faut revoir toutes les politiques économiques adoptées jusqu’ici. «Surtout celles basées sur le néolibéralisme et le libre-échange, car le libre-échange devrait servir une politique sociale pour le développement et pas le contraire». Mais l’Europe est-elle prête à réviser son agenda et à considérer les pays du sud de la Méditerranée comme de véritables partenaires? Prend-t-elle la mesure des défis sociaux? Poser la question, c’est déjà y répondre. Cela ne semble pas être une priorité pour Mme Ashton qui a invité les pays à continuer les négociations pour des accords de libre-échange et à s’adresser au Fonds monétaire international (FMI ). «Elle a conseillé à la Tunisie de négocier avec cette institution, explique Ziad Abdel Samad, qui deux semaines avant les révolutions, attestait dans son rapport, de l’effort du pays sur le plan macroéconomique ainsi que de l’évolution positive des indicateurs de développement.»

Pour l’ancienne fonctionnaire européenne, Claire Mandouze, «ce paradigme de libre-échange est en réalité un paradoxe: l’Europe s’est construite autour d’une zone de libre-échange interne et protégée de l’extérieur, mais elle n’autorise pas ses partenaires à faire la même chose. Pourquoi? Car l’Europe veut garder sa mainmise en Afrique du Nord et est prête à tout pour avoir accès aux ressources naturelles.» |6| Le document guidant la politique européenne en la matière - «Raw Material Initiative» - ne prête pas à l’optimisme. Face à la nouvelle concurrence des pays émergents, et consciente de sa forte dépendance envers l’importation de matières premières, l’UE promeut de manière très offensive une politique visant à assurer pour ses entreprises «un accès fiable et sans distorsion aux matières premières». Un récent rapport ne va pas par quatre chemins en affirmant que «par son action, l’UE sape tout idéal démocratique et d’autodétermination des populations disposant de ressources naturelles, faisant perdurer une forme de ‘malédiction des matières premières’ qui n’a pourtant rien d’inéluctable».

«A aucun moment, assure Ziad Abdel Samad, nous n’avons demandé d’assistance à l’Europe mais nous lui avons indiqué où étaient ses intérêts!». Prendre en compte la société civile arabe et permettre à ces pays de dessiner des stratégies de développement à long terme, voilà ce qui cadrerait mieux avec l’idée de partenariat.

Frédéric Lévêque 
06.05.11
Notes:
|1| Soumaya Ghannoushi, “After unscripted Arab drama, the west sneaks back on set”, The Guardian, 31 mars 2011.
|2| Ramdane Hakem « La revendication sociale est à l’origine des soulèvements populaires », L’Humanité, 22 février 2011.
|3| Intervention de Bétrice Hibou « La force de l’obéissance » lors de la conférence « Tunisie, Égypte : La révolution ! », 25 février 2011, Paris. Conférence disponible à l’écoute sur http://passerellesud.org/
|4| Propos tenus lors de la conférence « Quelle réponse de l’Union européenne face à la mutation du monde arabe ? » de Ziad Abdel Samad, organisée par le CNCD-11.11.11 et Eurostep le 24 février à Bruxelles.
|5| Partenariat qui rassemble l’UE, le Maroc, le Liban, l’Algérie, l’Egypte, la Tunisie, la Jordanie, la Syrie, la Turquie, Israël, l’Autorité palestinienne. ?
|6| Propos tenus lors de la conférence « Quelle réponse de l’Union européenne face à la mutation du monde arabe ? », idem
Source: cadtm - article publié dans dlm // demain le monde, n°7, mai-juin 2011 // www.cncd.be  

mardi 10 mai 2011

Le président Hugo Chávez dans le labyrinthe colombien

«Le gouvernement de la République bolivarienne du Venezuela informe que, le [samedi] 23 avril 2011, a été détenu à l’aéroport international Simón Bolivar de Maiquetía [Caracas], le citoyen de nationalité colombienne Joaquín Pérez Becerra, carte d’identité 16 610 245, alors qu’il tentait d’entrer dans le pays dans un vol commercial en provenance de la ville de Francfort (Allemagne).»
 

Pérez Becerra sur lequel, selon la version officielle, pesait un mandat d’arrêt «code rouge» d’Interpol pour «terrorisme», a été extradé dès le lundi 25 en Colombie, à la demande du gouvernement de ce pays qui souhaite le juger en tant que responsable du front international des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en Europe. Le ministère de l’intérieur et de la justice vénézuélien a fait savoir que, à travers cette expulsion, Caracas «ratifie son engagement inébranlable dans la lutte contre la délinquance et le crime organisé, dans le strict accomplissement de ses engagements et de la coopération internationale». De son côté, le président colombien Juan Manuel Santos, après avoir remercié publiquement son homologue Hugo Chávez, a apporté quelques précisions sur les dessous de cette arrestation. D’après son récit, il a, le samedi matin, pendant le vol de Pérez Becerra entre l’Allemagne et le Venezuela, appelé M. Chávez: «Je lui ai donné le nom et lui ai demandé de collaborer à son arrestation. Il n’a pas hésité. C’est une preuve de plus que notre coopération est effective.» (1) Caracas n’a pas démenti cette version des faits.

Cette opération conjointe de deux pays que tout oppose et dont les relations tumultueuses ont alimenté la chronique ces dernières années provoque un fort malaise au sein des organisations sociales et des secteurs de gauche latino-américains qui, depuis 1998, se sont le plus mobilisés pour défendre la révolution bolivarienne face aux attaques dont elle est l’objet – et en particulier depuis la Colombie. L’attitude du président Chávez a été questionnée, critiquée, et parfois dans les termes les plus durs, tant au Venezuela qu’à l’étranger. La tonalité des réactions pourrait se résumer de la manière suivante: «Comment un gouvernant qui se dit révolutionnaire peut-il collaborer avec les services secrets colombiens et américains?»

Le sort réservé à Pérez Becerra soulève en effet de nombreuses questions.

Né en Colombie, il a été membre de l’Union patriotique (UP), un parti légal né en 1985, dont les membres, militants et dirigeants ont été exterminés (4.000 morts) par les paramilitaires, instruments du terrorisme d’Etat. En 1994, après l’assassinat de son épouse, il a dû fuir son pays pour sauver sa vie et s’est exilé à Stockholm où, renonçant à sa nationalité d’origine, il est devenu légalement Suédois. Contrairement à ce que prétendent Bogotá et Caracas, il n’est donc pas (plus) Colombien.

S’il a refait sa vie et fondé une famille, ce survivant de la guerre sale n’a pas abandonné pour autant le combat politique et est devenu directeur de l’Agence d’information nouvelle Colombie (Anncol), créée en 1996 par des journalistes latino-américains et européens. Très critique à l’égard du palais de Nariño (2), dénonçant sans concessions la collusion entre paramilitarisme et sphères gouvernementales, les scandales des «chuzadas» et des «faux positifs» (3), Anncol publie également, entre de nombreuses autres sources, des communiqués des FARC. Cela ne fait pas du directeur de ce média alternatif un «terroriste», haut responsable de l’organisation d’opposition armée sur le continent européen.

Comment se fait-il par ailleurs que ce citoyen – prétendument recherché par Interpol en «alerte rouge» – n’ait jamais été inquiété en Suède, pays dans lequel il vit depuis presque vingt ans? Comment se fait-il qu’il ait pu aborder sans problèmes un avion à Francfort, aéroport européen dont on peine à imaginer une telle négligence en matière de sécurité? Caracas et Bogotá seraient-elles les seules capitales au monde à recevoir les avis d’Interpol? En l’état actuel des informations disponibles, on peut émettre une première hypothèse: un tel mandat d’arrêt n’existait pas.

Organisme international, Interpol ne mène pas d’enquêtes criminelles et ne possède pas de «service action». Il centralise simplement les avis de recherche émis par les polices des pays membres – chacun possédant un Bureau central national (BCN) – et, dans le cadre de la coopération transfrontalière, les répercute à tous ses correspondants. Il est donc parfaitement possible – sauf démentis, dans les jours qui viennent, des gouvernements suédois et/ou allemand – que le mandat d’arrêt international pesant sur Pérez Becerra ait été émis et transmis au BCN de Bogotá par la police colombienne lorsque celle-ci a su, grâce à ses services de renseignement, qu’il se trouvait déjà dans l’avion où, dès lors, il était piégé. Il ne restait au président Santos, deux heures avant l’atterrissage, qu’à appeler M. Chávez – qui est tombé dans la machination, tête baissée.

Seule autre explication possible, au cas où ce mandat d’arrêt aurait existé antérieurement: les charges invoquées étaient trop inconsistantes pour que la police et le gouvernement suédois aient envisagé d’interpeller et d’extrader leur citoyen. Ou alors, il faut faire sienne la thèse (qui laisse perplexe, mais est évoquée par M. Chávez) d’une conspiration (Stockholm?)-Washington-Bogotá-Interpol-CIA qui aurait patiemment attendu un voyage de M. Pérez Becerra au Venezuela pour sortir le mandat de sous la table et mettre Caracas dans l’embarras: «Si je l’extrade, je suis le mauvais, si je ne l’extrade pas, je suis le mauvais aussi.» (4)

Néanmoins… Pérez Becerra a été «expédié» en quarante-huit heures en Colombie, sans que la justice vénézuélienne n’ait eu à examiner son cas. Une telle précipitation fait-elle partie des usages? Depuis 2005, Caracas réclame à Bogotá l’extradition de M. Pedro Carmona Estanga, ex-patron des patrons recherché pour avoir pris le pouvoir illégalement et dissous tous les pouvoirs publics, lors du coup d’Etat d’avril 2002; il semblerait que la justice colombienne prend davantage de temps pour «réfléchir» avant de prendre une décision.

Durant sa détention dans les locaux du Service bolivarien du renseignement national (Sebin), Pérez Becerra a été soumis à un total isolement; aucun de ses interlocuteurs n’a accepté de tenir compte de ses documents d’identité suédois; il n’a pas eu droit à une assistance juridique ni à prendre contact avec un fonctionnaire de l’ambassade de Suède. Dans ces conditions, son affaire s’apparente de fait à l’enlèvement par un commando colombien bénéficiant de complicités locales, le 13 décembre 2004, en plein Caracas, de M. Rodrigo Granda – qui lui était réellement membre de la Commission internationale des FARC – affaire qui avait provoqué à l’époque une réaction vigoureuse (et justifiée) du président Chávez.

Nul ne peut sérieusement contester que le rapprochement entre la Colombie et le Venezuela, depuis l’arrivée au pouvoir de M. Santos, le 7 août 2010, constitue une évolution positive, tant la liste a été longue des incidents qui, durant la présidence de M. Álvaro Uribe, ont culminé avec la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, en novembre 2007 et juillet 2010. Une trêve s’est instaurée. Pour des raisons économiques, Bogotá a besoin d’une normalisation: en raison de la fermeture épisodique des frontières, les exportations colombiennes au Venezuela sont passées de 6 milliards de dollars en 2008 à 1,4 milliard en 2010.

De son côté, la République bolivarienne, à qui ces importations font défaut, a également tout intérêt à ce que son voisin mette un terme à la campagne qui, en parfaite syntonie avec Washington, a tendu à faire du Venezuela un «complice du terrorisme» et un «narco-Etat». Dès lors, chacun y trouvant avantage, c’est à celui des deux présidents qui donnera – en apparence! – le plus de signes de bonne volonté. Et c’est au nom de la raison d’Etat qu’il a semblé difficile – voire impossible – à M. Chávez de refuser l’extradition demandée alors que M. Santos venait de lui en accorder une de toute première importance, celle du narcotrafiquant vénézuélien (présumé) Walid Makled.

A l’époque de sa gloire, M. Makled, richissime homme d’affaires, a été propriétaire de la compagnie aérienne Aeropostal et a contrôlé plus d’un tiers des ports et aéroports vénézuéliens. En 2008, ses deux frères Alex et Abdalá ayant été arrêtés en possession de 400 kilos de cocaïne, il s’est enfui pour échapper au mandat d’arrêt émis contre lui, avant d’être finalement arrêté, le 18 août 2010, à Cúcuta, en Colombie. Son extradition a été réclamée par le Venezuela dès le 26 août (outre le trafic de drogue, on lui impute dans ce pays trois assassinats) et, le 6 octobre, par les Etats-Unis qui le considèrent comme un «capo» particulièrement important.

Avec la complicité des autorités colombiennes, M. Makled a, depuis une prison de «haute sécurité» particulièrement permissive, passé son temps à accorder des interviews aux médias colombiens et vénézuéliens (d’opposition – pour ne pas dire «uribistes»), expliquant qu’il a bénéficié de complicités au plus haut niveau, civil et militaire, de la République bolivarienne, et participé au financement de telle ou telle campagne électorale, à l’occasion. Il a également précisé qu’il préférait être extradé aux Etats-Unis et qu’il était prêt à «négocier à 100 % avec la justice américaine».

On connaît le fonctionnement de celle-ci dans ce genre de cas. En échange de «révélations» réelles et/ou fabriquées qui servent la politique de Washington (et pas uniquement en matière de narcotrafic!), le prévenu peut se voir offrir des remises de peine particulièrement alléchantes. Ce qu’a parfaitement saisi le président Chávez quand il a déclaré: «Le jeu de l’Empire est d’offrir à cet homme va savoir combien de facilités, et y compris sa protection, pour qu’il commence à vomir tout ce qu’il veut contre le Venezuela et son président.» (5)  D’où l’intérêt de le juger à Caracas et – beaucoup l’espèrent en tout cas au sein de la base «chaviste» – de mettre à jour, si son procès en confirme l’existence, les réseaux de corruption qui, à tous les niveaux, gangrènent le Venezuela. C’est donc un cadeau royal qu’a fait M. Santos au gouvernement bolivarien lorsque, malgré les intenses pressions des Etats-Unis, il a annoncé, le 13 avril, que M. Makled serait extradé au Venezuela (à l’heure où nous rédigeons ce texte, ce dernier se trouve néanmoins toujours en Colombie!).

Raison d’Etat, donc. Cruelle mais nécessaire, selon la formule consacrée. Mais le bât blesse – et doublement. Car à pragmatique, pragmatique et demi.

M. Santos ne sort pas du néant. Ministre de la défense du président Uribe, il a activement participé à la mise en oeuvre de sa meurtrière politique de «sécurité démocratique» et est directement impliqué dans le scandale des «faux positifs». Depuis son arrivée au pouvoir, il a pris ses distances et ne manque pas une occasion de se démarquer de son prédécesseur (qui le lui rend bien), s’offrant à peu de frais une image de «modéré». Enfin, beaucoup plus subtil que M. Uribe, il «joue» (dans tous les sens du mot) l’apaisement avec le Venezuela. En est-il pour autant un nouvel «ami»? Ce pays va-t-il voir se réduire le niveau d’agression auquel il a été jusque-là soumis? On peut en douter sérieusement.

Certes, la Colombie annonce l’extradition de M. Makled à Caracas. Mais ses autorités ont fait savoir que, auparavant, des fonctionnaires américains seraient autorisés à l’interroger. On peut donc s’attendre à ce que prochainement (c’est-à-dire avant l’élection présidentielle vénézuélienne de 2012), des «révélations fracassantes», qu’elles corroborent ou non celles que le trafiquant fera à la justice de son pays, alimentent les médias et la «communauté internationale» d’un délicieux venin made in USA. En un mot: la bombe à retardement que souhaitait neutraliser Caracas n’a nullement été désamorcée.

Elle l’est d’autant moins que, par ailleurs, à Londres, l’International Institute for Stategic Studies (IISS) annonce la présentation publique, le 10 mai, d’un ouvrage intitulé The FARC Files: Venezuela, Ecuador and the Secret Archive of Raúl Reyes (Les dossiers des FARC: le Venezuela, l’Equateur et les archives secrètes de Raúl Reyes). Le livre contiendra, est-il annoncé, une analyse du matériel contenu dans les trois clés USB et les disques durs des deux ordinateurs trouvés près du corps du responsable des relations internationales des FARC, Raúl Reyes, lors de sa mort sous un bombardement, en territoire équatorien, le 1er mars 2008. Sujets à caution, indéfendables sur le plan juridique, les milliers de documents en question, censément certifiés par Interpol, ont déjà amplement servi, par le biais de médias acquis à «la cause», à accréditer la thèse selon laquelle Caracas (de même que Quito) apporte un soutien financier, politique et militaire massif à la guérilla (6).

Quelque peu oubliés ces derniers temps, les «ordinateurs magiques» vont donc resurgir fort à propos. Le dossier sera accompagné, précise l’IISS, d’un CD-Rom contenant leurs e-mails les plus importants. Formidable! Il s’agit de documents on ne peut plus inédits! Ils surprendront sans doute le capitaine Ronald Ayden Coy Ortiz, rédacteur du rapport de la division antiterroriste de la Direction des enquêtes criminelles (Dijin) de la police colombienne sur le matériel informatique «appartenant à l’ex-guérillero». Dès la fin 2008, entendu par la justice colombienne à la demande de son homologue équatorienne, il a révélé sous serment que l’«ordinateur» de Reyes ne contenait «aucun courrier électronique». On n’y a trouvé que des fichiers Word et Microsoft, avec des «copies de courriers» (7) – que n’importe qui, dès lors, a pu introduire: le rapport d’Interpol consacré à ce matériel précise que des milliers de ces fichiers ont été créés, modifiés ou supprimés après qu’ils soient tombés entre les mains de l’armée, puis de la police colombiennes (8).

Bien entendu, quand se réactivera cette «campagne» dont on peut prévoir qu’elle sera fort médiatisée – et fera passer au second plan les avancées sociales du gouvernement bolivarien – M. Santos pourra toujours objecter à «son ami Chávez» qu’il n’est pas responsable des publications de l’IISS. Mais c’est bien lui qui, ministre de la Défense et aux ordres de ses patrons Uribe et George W. Bush, a, en 2008, organisé cette manipulation et diffusé les «archives de Raúl Reyes» aux quatre vents.

Le chef de l’Etat colombien gagne donc sur tous les tableaux. Ni «l’Empire» ni la droite vénézuélienne ne sauront gré au président Chávez d’avoir agi dans le sens de leurs intérêts. Comble de l’ironie et du cynisme, on a même pu entendre M. Rafael Uzcátegui, secrétaire général du parti d’opposition Patrie pour tous (PPT ; deux députés) s’inquiéter: «Le pays se demande qui est président du Venezuela: Hugo Chávez ou Juan Manuel Santos?» (9) A gauche, en revanche, une fracture apparaît – impliquant les plus fidèles soutiens de la révolution bolivarienne, qui s’estiment trahis dans leurs idéaux, leur internationalisme et leur solidarité à l’égard de Pérez Becerra.

Nul ne peut décemment demander à Caracas de prendre fait et cause pour les guérillas. Le conflit colombien doit se régler en Colombie, entre Colombiens (avec une médiation acceptée par tous les belligérants, le cas échéant). Le Venezuela, de son côté, peut légitimement estimer ne pas avoir à pâtir de la guerre interne qui – et il n’en est pas responsable – déchire son voisin. Mais le temps n’est pas si loin (en janvier 2008) où, l’analysant dans sa réalité profonde, le président Chávez invitait la communauté internationale à cesser de considérer les FARC (et l’Armée de libération nationale; ELN) comme des «groupes terroristes» et à reconnaître les raisons politiques de leur lutte armée. Qui aurait pu imaginer alors la Patrie de Bolivar extradant un journaliste, exilé en Europe, dont le seul tort est de déchirer le voile de silence qui, pour une grande part, recouvre la Colombie?

Enfin, le Venezuela n’est pas le seul à devoir être interpellé…

Cette pénible affaire n’aurait pas lieu d’être si, dès avant son départ de Suède, le voyage de Pérez Becerra n’avait été détecté et signalé. Depuis 2010, la Colombie a déployé, on le sait, dans le cadre d’une campagne d’intimidation – l’Opération Europe – ses services de renseignement sur le vieux continent. Non seulement ceux-ci surveillent les Colombiens exilés, leurs amis latino-américains ou autres, les journalistes «mal pensants», mais ils ont été jusqu’à espionner, pour tenter d’en neutraliser l’influence ou les discréditer, la Commission des droits de l’homme du Parlement européen, les eurodéputés «non sympathisants» (du gouvernement colombien), les organisations de défense des droits de l’homme, etc.

Le 25 octobre 2010, à Madrid, une vingtaine de membres d’organisations non gouvernementales (ONG) espagnoles ont porté plainte contre l’ancien président Uribe pour avoir été espionnés, écoutés sur leurs lignes téléphoniques, poursuivis et menacés. Cinq jours plus tard, c’est à Bruxelles, et pour les mêmes motifs – filatures, prises de photos et de vidéos, vols de documents et de disques durs d’ordinateurs, menaces lors de voyages effectués en Colombie dans le cadre de projets de coopération européenne – que les victimes de ce type de pratiques ont également saisi la justice.

A ce jour, pas plus l’Union européenne que son Parlement – qui ne rêve que de finaliser la négociation d’un Traité de libre-commerce avec le pays andin – n’ont enquêté ou agi contre ces actions illégales de Bogotá. Si, comme c’est leur devoir, ils l’avaient fait, Pérez Becerra ne serait sans doute pas enfermé aujourd’hui, comme tant d’autres prisonniers politiques, dans une geôle de Colombie. Il ne peut désormais espérer qu’une action vigoureuse de la Suède qui, le 27 avril, a demandé des explications au Venezuela pour ne pas avoir été informée de la détention de son ressortissant et de son extradition.

De l’«affaire Pérez Becerra», il reste, pour l’instant: une droite vénézuélienne qui s’amuse et compte les points, une gauche bolivarienne troublée et divisée, donc affaiblie, un survivant de l’UP retombé entre les mains de ses bourreaux et un Santos qui mène le bal au niveau régional… Le bilan n’a rien de satisfaisant.

Maurice Lemoine
06.05.11
Notes:
1 El Tiempo, Bogota, 25 avril 2010.
2 Le palais présidentiel colombien.
3 Chuzadas: écoutes téléphoniques organisées au plus haut niveau de l’Etat; «faux positifs»: assassinats par l’armée colombienne de citoyens lambdas qu’on fait ensuite passer pour des guérilleros morts au combat (la justice a entre les mains plus de 3 000 cas).
4 Radio Nacional de Venezuela, Caracas, 30 avril 2011.
5 El Nacional, Caracas, 8 novembre 2010.
6 Lire «La Colombie, Interpol et le cyberguérillero» et «Emissaire français en Colombie», Le Monde diplomatique, respectivement juillet 2008 et mai 2009.
7 Canal Uno (Bogotá) et El Nuevo Herald (Miami), respectivement le 1er novembre et le 5 décembre 2008.
8 Informe forense de Interpol sobre los ordenadores y equipos informáticos de las FARC décomisados por Colombia, OIPC-Interpol, Lyon, mai 2008, pages 31 à 35.
9 El Nuevo Herald, 30 avril 2011.
Source: LGS 

dimanche 8 mai 2011

Tunisie: Lettre ouverte à Mr le Ministre de l'Intérieur Lahbib Essid

Suite à la violente répression policière vendredi à Tunis, dont nous nous faisions l'écho, la journaliste et blogueuse tunisienne Olfa Riahi nous transmet ce texte collectif. 


Monsieur le Ministre,
Vous n'êtes pas sans savoir que la Révolution du 14 janvier avait pour principal objectif de rompre avec l'ancien régime et ses symboles, objectif en dépit duquel nous avons accepté votre nomination à la tête d'un ministère dont la mémoire populaire ne retient que les pires images et souvenirs. Et nous nous sommes tus tout en sachant que vous y avez occupé plusieurs postes à l'ère du président déchu, dont le poste de chef de cabinet sur une période non négligeable.

Monsieur le Ministre,
Vous n'êtes certainement pas sans savoir que le peuple Tunisien, qui a sacrifié plus de deux cents martyrs, n'acceptera jamais qu'on piétine sa dignité à nouveau, peuple tunisien qui s'est soulevé pour la liberté, la dignité et la justice.

Monsieur le Ministre,
Nous vous adressons cette lettre suite aux incidents du vendredi 6 mai s'étant produits au centre ville de la capitale et suite au communiqué de votre ministère, communiqué dont la forme et le contenu ne diffèrent en rien des communiqués du Ministère de l'Intérieur de l'ère du président déchu.

Monsieur le Ministre,
Vous avez déclaré dans votre communiqué que les actes commis par vos agents «cagoulés», actes d'une extrême violence physique et morale dont ont été victimes nombreux citoyens et journalistes, n'étaient qu'une erreur non voulue et qu'une enquête sera ouverte à cet effet.

Et nous nous demandons, cher Monsieur, si l'agression d'une femme par vos agents, à coups de pieds et de matraques, devant les objectifs des caméras, constitue une erreur non voulue?

Et nous nous demandons, cher Monsieur, si la poursuite du journaliste Abdelfateh Bel Aid de la part de vos agents, son agression avec une barre métallique, la confiscation de ses outils de travail et les insultes auxquelles il a eu droit, constituent une erreur non voulue pouvant s'inscrire dans le cadre des erreurs que nous pouvons pardonner?

Nous nous demandons si l'agression de 14 journalistes (oui 14 journalistes!!!) malgré la présentation de leurs cartes de presse constitue une erreur non voulue?

Nous nous demandons si l'intrusion agressive de vos agents au sein du siège du département d'études de l'UGTT à l'avenue Carthage constitue une erreur non voulue?

Monsieur le Ministre,
Vous n'avez cessé de dénoncer la violence et nous vous avons soutenu, sauf qu'en ce vendredi 6 mai 2011, vos agents ont été à la source de la violence, de la sauvagerie et de la barbarie... Une violence menée par des agents cagoulés appartenant à votre ministère... Et nous ignorons toujours, cher Monsieur, les raisons qui pourraient justifier qu'un agent appartenant à votre ministère - agent qui ne fait qu'appliquer les ordres et dont la mission exclusive est de maintenir l'ordre et de garantir la sécurité du citoyen - porte une cagoule empêchant de le reconnaître et empêchant le citoyen victime d'agression et de violence de connaître l'identité de son agresseur et de le poursuivre en justice?

Monsieur le Ministre,
Nous avons vu au centre ville en ce vendredi 6 mai 2011 un nombre impressionnant de vos agents dont la mission était de disperser une manifestation pacifique à laquelle ont participé quelques centaines de citoyens alors que nous n'avons pas vu le quart de ce nombre pour garder et protéger les prisons desquelles s'évadent quotidiennement des dizaines de détenus ou pour protéger les établissements publics incendiés régulièrement par des entités contre révolutionnaires... Et nous nous demandons, cher Monsieur, si imposer le prestige de l'État passe uniquement par la répression des citoyens en les privant de leur droit à manifester pacifiquement?

Monsieur le Ministre,
Le traitement sécuritaire et répressif des affaires politiques et intellectuelles figurent parmi les premières causes de cette Révolution et de la colère du peuple face au régime du président déchu et il nous paraît aujourd'hui que votre ministère continue à exercer ses missions de la même manière. Ce qui s'est passé en ce vendredi 6 mai 2011 n'est pas le premier incident enregistré depuis que vous êtes à la tête du ministère de l'intérieur mais un scénario qui s'est produit à plusieurs reprises et à des degrés différents chaque fois que les jeunes sont sortis dans les rues avec pour seules armes une voix retentissante et un cœur rempli d'amour pour cette patrie.

Monsieur le Ministre,
Nous vous prions d'excuser notre franchise mais nous vous demandons d'assumer vos responsabilités face au peuple et à la patrie et nous vous demandons clairement, tout comme nous l'avons demandé au président déchu: Partez!

Zied Hmili (Agent bancaire) - Alaeddine Zaatour (Etudiant) - Yassine Ayari (Ingénieur) - Olfa Riahi (Chef d'entreprise et animatrice radio) - Emna Ben Jemaa (Professeur universitaire et journaliste) - Nouâm Dhaoui (Professeur universitaire) - Amine Rekik (Médecin) - Amir Hnain (Ingénieur) - Mohamed Jribi (Ingénieur) - Hamza Bouhela (Etudiant) - Soukaina Jemni (Etudiante) - Henda Chenaoui (Journaliste) - Adel Ben Naji - Lilia Oueslati (Journaliste) - Ahmed Hammami (Directeur d'agence de voyage) - Wathik Ben Jebli (Designer) - Talel Larbi (Ingénieur) - Anis Guiga (Designer) - Nacef Bennour (Responsable commercial) - Sami Ben Sassi (Médecin) - Zied Kanoun (Responsable Commercial) - Samia Touati (Professeur universitaire) - Selim Thebti (Psychologue Clinitien) - Faten Abdelkafi (Femme au foyer)
07.05.11
Source: mediapart