mercredi 4 mai 2011

Forces spéciales et assassinats ciblés

La mort au Pakistan d’Oussama Ben Laden met fin à dix ans de traque: la «plus vaste chasse à l’homme» jamais lancée à l’échelle internationale se termine un peu «à la Far West», sans avoir fait de quartier, en ayant fait disparaître le corps, et sur le registre typiquement américain de la vengeance. «Justice a été rendue», a lancé le président Obama qui, dans le sillage de son prédécesseur George W Bush, avait lancé les forces spéciales et les drones Predator de la CIA sur les traces de l’inspirateur d’Al Qaeda et des attentats de septembre 2001…
 

Ben Laden, qui avait échappé à l’intervention des troupes américaines en Afghanistan consécutive aux attentats, avait été localisé pour la dernière fois par des témoins en novembre 2001 à Kandahar dans le sud afghan. Les services de renseignements régionaux ou occidentaux ont longtemps estimé qu’il se cachait dans la zone «tribale» bordant la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Mais les spécialistes reconnaissaient en privé qu’ils n’avaient aucune piste sérieuse. Jusqu’à ce renseignement, reçu déjà en août dernier selon le président Obama, et patiemment exploité depuis, jusqu’à permettre ces dernières semaines le montage d’une opération commando héliportée, réalisée ce premier mai, à une centaine de kilomètres d’Islamabad, après un ultime feu vert de la Maison blanche.

La CIA militarisée 
On évoque le rôle de la Central Intelligence Agency (CIA), qui dispose de plusieurs dizaines de représentants au Pakistan, et a procédé ces dernières années à des centaines «d’assassinats ciblés», grâce aux frappes de drones Predator: en deux ans, analysait la semaine dernière le New York Times, Leon Panetta (actuel directeur de la CIA, peut-être futur ministre de la défense) a aidé à transformer l’agence d’espionnage en organisation paramilitaire, notamment en augmentant l’utilisation de drones au Pakistan, tandis que le Général Petraeus (actuel chef des opérations en Afghanistan, et promis à la direction de la CIA) a joué aux espions en s’appuyant sur des unités spécialisées et des entreprises privées spécialisées dans la sécurité pour mener à bien des missions secrètes pour l’armée: «Le résultat est que les militaires et les espions sont parfois virtuellement impossibles à distinguer quand ils mènent des opérations classifiées au Moyen-Orient et en Asie Centrale. Certains membres du Congrès s’en sont plaint, en disant que cette nouvelle façon de faire la guerre ne permet qu’un maigre débat sur l’échelle et l’envergure des opérations militaires. En fait, les agences militaires et d’espionnage américaines opèrent dans un tel secret qu’il est souvent difficile de trouver des informations spécifiques sur le rôle américain dans des missions majeures en Irak, Afghanistan, Pakistan, et maintenant en Libye et au Yémen.» [1]

En février 2009, grâce à la confrontation de cartes de Google Earth, il avait été possible de prouver que la CIA utilisait, pour la mise en oeuvre de certains de ses drones, la base de l’armée de l’air pakistanaise de Shamsi (ou Bandari), située à 300 km de la ville de Quetta (un des fiefs des talibans pakistanais), et à 150 km des frontières afghane et iranienne. Moshin Hamid racontait récemment, sur le site du Guardian de Londres, avoir aperçu nombre d’agents probables de la CIA dans la région de Lahore. Dans une artère de cette ville, deux citoyens pakistanais avaient été tués par Raymond Davis, reconnu plus tard comme agent de la CIA [2].

On sait, depuis la révélation de documents par Wikileaks en novembre dernier, que de petites équipes des forces spéciales US sont «embarquées» (embedded) depuis 2009 au sein d’unités pakistanaises déployées au nord et au sud du Waziristan, dans les zones tribales longtemps considérées comme un des principaux sanctuaires de la mouvance Al-Qaida: une mission de «conseil, renseignement et surveillance», dans le but notamment «d’éclairer» les cibles en vue d’une poursuite par satellites, ou plus directement par des drones armés Predator et Reaper.

Assassinats ciblés
Ces frappes auraient fait 400 à 700 morts en 2009, dont une majorité de civils, selon les calculs du New America Institute. En dépit de l’hostilité de l’opinion, et de vertueuses proclamations sur la souveraineté du pays, les autorités et l’armée pakistanaises ont apporté leur soutien à ce programme de frappes ciblées, souhaitant simplement que les «bavures» soient aussi limitées que possible.

L’efficacité militaire (et donc politique) de ces drones a été mise en doute, au Pakistan comme aux Etats-Unis. En 2010, selon le Washington Post, il y a eu 118 attaques de Predators – chiffre record. Selon les comptes établis par le Pentagone, douze leaders talibans ou d’Al-Qaida ont été éliminés; mais, 94 % des victimes seraient des combattants de base, voire des civils – en armes ou non. Et chaque attaque coûterait au minimum un million de dollars.

Le 17 mars dernier, une frappe de missiles tirés par un drone Predator, au nord-ouest du pays – la septième en neuf jours – a fait trente-cinq tués: des insurgés, mais aussi plusieurs chefs tribaux civils et des policiers. Les quatre missiles tirés par le drone américain à New Adda visaient un centre d’entraînement des talibans pakistanais, dans leur bastion du district tribal du Nord-Waziristan. La moitié de l’état-major d’Al-Qaida aurait pu être éliminée par ces frappes.

Selon un rapport publié en 2010 par la New America Foundation, un think-tank de Washington, ces attaques ont fait entre 1.439 et 2.290 morts depuis 2004, dont un cinquième environ n’étaient pas des activistes. La plupart de ces appareils sont pilotés depuis la lointaine base aérienne de Creech, au Nevada, près de Las Vegas, à plus de 12.000 kilomètres de leurs objectifs… Ces derniers mois, l’effectif d’agents de la CIA et de soldats des forces spéciales US au Pakistan avait dépassé les 300 personnes: les autorités d’Islamabad avaient demandé à Washington d’en réduire le nombre, devenu trop voyant.

Guerres sales
Mais l’essentiel des «forces spéciales» américaines est déployé à l’est et au sud de l’Afghanistan, depuis l’offensive déclenchée en octobre 2001. La capture de chefs de guerre, l’exfiltration d’amis ou d’ennemis, la libération d’otages, la mise en sécurité de ressortissants, etc. font partie des missions classiques de ce type d’unités, de même que:
la recherche et la transmission de renseignements; la neutralisation d’objectifs vitaux (pour l’adversaire); l’ouverture de théâtre et la préparation de sites pour l’accueil d’unités conventionnelles; le contrôle avancé et le guidage d’aéronefs pour des opérations aéroportées ou des frappes aériennes; les opérations psychologiques (PSYOPS); la protection de personnalités (VIP) ou de sites sensibles à l’étranger; la formation, l’assistance et l’encadrement de mouvements ou pays amis pour la conduite d’opérations militaires, d’action de guérilla ou de contre-guérilla.

Ces «forces spéciales» sont nimbées d’une aura de mystère… la culture du «secret défense» et de la clandestinité… des actions commandos, exécutées avec force et rapidité, par de petites équipes autonomes et très mobiles de «surhommes» surentraînés, super-équipés, souvent à l’arrière des lignes ennemies, sous camouflage, sans respect des usages militaires habituels (uniformes, rites, lois de la guerre, etc.), entre Rambo, Mad Max et Mash… Une réputation sulfureuse qui n’est pas toujours méritée, ces hommes restant des militaires, avec grades, encadrement, règles d’engagement, chaîne de commandement, etc. Même s’ils ont été utilisés par l’exécutif américain pour de «sales coups», des «guerres sales», et autres actions de guérilla ou contre-guérilla, pour tenter d’en changer le cours (en Asie, au Proche-Orient, en Amérique latine, en Afrique).

Le 5è groupement des Bérets verts, qui appartiennent à l’armée de terre, sont spécialisés dans les infiltrations selon des techniques de pointe, et les interventions au proche Orient, dans l’océan Indien et en Afrique du Nord (il doit y en avoir actuellement en Libye …). La Delta force, souvent en coopération avec la CIA, avait rencontré des échecs retentissants lors du raid pour la libération d’otages en Iran (1980) et la guerre civile à Mogadiscio (1993): elle a été largement impliquée dans la traque de Ben Laden. C’est elle qui avait repéré et guidé les raids aériens pour l’élimination de Moussab Al-Zarkaoui, le chef d’Al-Qaida en Irak.
Note: il existe aussi les Navy-SEALS, héritiers des nageurs de combat, mais aptes au combat «Sea, Air, Land», qui a donné leur nom; les SAS (Special air services), qui font du contre-terrorisme intérieur, etc.

Ouvertures de théâtre
Une demi-douzaine de pays dans le monde possèdent la panoplie complète des forces spéciales, dans toutes les spécialités techniques (terre, air, mer, transmissions, etc.) et géographiques (commandos en milieu désertique, tropical, maritime, etc.). En France, à la suite des insuffisances constatées durant la guerre du Golfe, il a été décidé de regrouper un ensemble disparate d’unités d’élite au sein d’un Commandement des opérations spéciales (COS), créé par décret en juin 1992.

Avec autorité sur 3.000 hommes [3], il a pour objectif de fédérer les unités spéciales des trois armées du «premier cercle», et de planifier et conduire leurs missions: le 1er RPIMa (Régiment parachutiste d’infanterie de marine) de Bayonne, spécialiste de l’action directe; les Commandos-marine Jaubert, Trepel, De Penfentenyo, De Montfort, Hubert et Kieffer; les Commandos parachutistes de l’air (CPA 10); le 13è RDP (Régiment des Dragons parachutistes) de Dieuze, spécialisé dans le renseignement; le 4è RHFS; l’antenne CIET; l’EHS - Escadrille des hélicoptères spéciaux, et l’Escadron 3/61 Poitou (transport tactique).

Mais d’autres unités [4], appartenant à un «deuxième cercle», peuvent être requises pour l’exécution d’opérations du COS:
Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN); les unités de la Brigade de renseignement (BR) de l’Armée de terre; les unités de la 11è Brigade parachutiste, notamment le Groupement des commandos parachutistes (GCP) et le 17è Régiment de génie parachutiste (17è RGP); le Groupement de Commandos de montagne (GCM) de la 27è Brigade d’infanterie de montagne; le Groupe commando amphibie (GCA) du 21è Régiment d’infanterie de marine (21è RIMa); les Équipes d’observation dans la profondeur (EOP) des régiments d’artillerie; les Détachements d’intervention nautique (DIN) des unités du génie.

Les troupes du COS ont été engagées dans une série d’opérations, le plus souvent des «ouvertures de théâtre», où il s’agit en priorité soit de faire du renseignement, soit de montrer ses muscles: Oryx (décembre 1992 - janvier 1993), en Somalie; Amaryllis (avril 1994), puis Turquoise (juin-juillet 1995), au Rwanda; Azalée (septembre-octobre 1995), aux Comores; Almandin (1996), en République Centrafricaine; Alba (mars-juillet 1997), en Albanie; Kahia (décembre 1999), en Côte d’Ivoire; Vulcain (14 août 2000), au Kosovo; Artémis (juillet-septembre 2003), en République Démocratique du Congo; Arès (août 2003-janvier 2007), en Afghanistan; Licorne (en cours), en Côte d’Ivoire; Benga (juillet-décembre 2006), en République Démocratique du Congo; Boali (mars 2007), en République Centrafricaine; Thalathine (sauvetage des marins du Ponant, au large de la Somalie) en avril 2008; Mali et Burkina (en cours), suite à l’enlèvement des salariés d’Areva et de Vinci au Niger, en septembre 2010.

Philippe Leymarie
02.05.11
Notes:
[1] Le Monde du 28 avril 2011.
[2] Moshin Hamid, “American predators in Pakistan”, The Guardian, 22 février 2011.
[3] Tous les personnels des unités des forces spéciales (et surtout leurs familles) sont protégés par le respect de l’anonymat (arrêté du 15 septembre 2006).
[4] Unités que recense le site Les forces spéciales en action…
Source: les carnets du diplo

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