dimanche 5 décembre 2010

Un Islam des Lumières et des plaisirs

Plusieurs réactions nous ont demandé de placer cet article initialement mis dans "Les Brèves" en article central de notre Blog (ndlr)... que voici!



Malek Chebel parle d’un Islam loin des extrémismes et loin des préjugés. Le philosophe était l’invité de la Villa Empain pour ses rencontres internationales.
Entretien

Il est difficile de parler sereinement de l’Islam aujourd’hui. Peu de sujets sont aussi polémiques. Peu de place subsiste entre les extrémismes des uns et les préjugés ou amalgames hâtifs des autres. Et des sujets comme le voile, la burqa ou les islamistes occupent tout le terrain.

C’est pourquoi la voix de Malek Chebel détonne. Il s’emploie depuis plus de 20 ans à développer une image libérale de cette religion en traquant les mensonges et l’hypocrisie des intégristes tout en rappelant aux "Occidentaux" que le véritable Islam est bien différent que celui que montrent les islamistes radicaux.

Anthropologue et philosophe d’origine algérienne (il est né en 1953 à Skikda en Algérie), il a également pratiqué la psychanalyse et enseigné dans de nombreuses universités. Essayiste et auteur de nombreux ouvrages spécialisés sur le monde arabe et l’Islam, créateur de l’expression "L’Islam des Lumières" (2004), il effectue une vaste enquête sur l’Islam européen et est connu pour ses prises de position publiques en faveur d’un Islam libéral et d’une réforme impliquant les aspects les plus positifs de la modernité politique.

Il est venu cette semaine à Bruxelles pour participer aux secondes rencontres internationales de la Fondation Boghossian et de la Villa Empain sur le thème "l’Orient et l’Occident désorientés?" L’Occident aurait perdu l’Orient. Peut-on alors considérer la création artistique comme une source valable de résistance et de nouveaux repères face à cette désorientation?

Malek Chebel y a parlé "des bonnes manières et du raffinement en Orient", un sujet qu’il connaît bien, ayant écrit de nombreux livres sur ce sujet comme sur celui de l’érotique propre à la culture arabe: "Dictionnaire amoureux de l’Islam", "Le livre des séductions" et même un "Kama-sutra arabe". Son dernier livre est le "Dictionnaire amoureux des mille et une nuits" (Plon). Nous l’avons interrogé lors de ces rencontres.

- Pourquoi l’Islam suscite-t-il tant de passions contradictoires empêchant un débat serein?
- L’émergence de l’Islam en Europe est somme toute récente. Et l’Islam politique fonctionne selon des normes différentes de l’Europe. Ce différentiel crée des tensions. De plus, la méconnaissance que l’Europe a de l’Islam réveille les fantasmes d’un Islam qui fut jadis conquérant mais qui ne l’est plus. Alors que la sagesse voudrait qu’on utilise la raison pour analyser ça, ce sont la peur, l’angoisse et l’émotion qui obscurcissent l’esprit.

- Vous prônez un Islam des Lumières. Mais on en est loin apparemment?
- Je milite pour une utopie, c’est vrai, pour un Islam de demain qui n’est pas encore vraiment là. Je parle d’un Islam des Lumières et non plus d’un Islam arrêté au VIIè siècle ou d’un Islam qui ne bouge plus et qui exige que tout le reste du monde s’adapte à lui. Il m’a fallu du tempérament pour lancer cette idée d’Islam des Lumières en 2004, lorsque le monde était à feu et à sang et que régnait une phraséologie d’exclusion. J’ai prôné une vision humaine de l’Islam qui donnerait à chacun sa place de sujet autonome. Mais je fais face à deux blocs opposés qui veulent tous deux rendre explosif le débat sur l’Islam. Je n’aurais jamais lancé ce concept si je n’avais pas senti une demande venue du terrain qui milite pour que l’Islam bouge en ce sens. 90% des musulmans aspirent à un Islam ouvert et seuls 1% amènent le feu, mais ce sont eux qui font la Une des JT.

L’Europe a la chance, aujourd’hui, d’être un laboratoire à taille humaine pour lancer une telle innovation. Et je sais, à force de voyager partout dans le monde musulman, du Qatar au Liban, en passant par le Maroc où je vais 5 à 6 fois par an, que les gens y analysent à la loupe ce qui se passe en Europe. Je vois quantité de jeunes, de femmes et d’hommes qui me disent de tenir bon et qui soulignent qu’ils ne veulent plus d’un Islam réactionnel, voire réactionnaire.

- Mais les extrémismes gagnent du terrain dans les pays musulmans?
- C’est vrai. Il y avait, il y a quelques années, une belle ouverture pour faire évoluer les choses, mais aujourd’hui, les forces conservatrices risquent d’étrangler les forces d’ouverture. Au Maroc, il y a 5 ou 6 ans, le Roi amenait un changement spectaculaire avec l’instauration du "code personnel" (sur l’héritage, la famille, etc.). Mais depuis, ce code est doucement battu en brèche par des cadis et imams locaux. Si le Roi attend, ils auront gagné. En Egypte aussi, le pays était au bord de la démocratie, la première arabe du Moyen-Orient. Mais depuis, les islamistes et les Frères musulmans ont grignoté une part de plus en plus grande du débat démocratique. En 20 ans, au Caire, on a vu les choses régresser: le voile s’impose partout, les intellectuels sont souvent muselés et le pouvoir ne veut pas se remettre en question. Si la réforme de l’Islam marque un temps d’arrêt, ce seront les fondamentalistes qui en profiteront.

- Que dites-vous aux uns et aux autres?
- Les musulmans doivent accepter de vivre en Europe selon un contrat social différent. La gouvernance humaine appartient aux hommes. Et l’Islam doit rester du domaine de la foi sans piétiner sur cette gouvernance. Nos ancêtres sont bien arrivés, à l’époque de Cordoue, à être à la pointe des sciences, de la philosophie et de l’architecture. Il faut écarter l’idée que l’Islam serait, par nature, contradictoire avec une évolution moderne, politique, artistique et sexuelle. J’en appelle à une reprise en mains du débat sur les textes et à dénoncer les théologiens réactionnaires. J’ai traduit le Coran et je connais bien les textes, mais quand j’ai entendu un théologien de l’université al Azhar du Caire dire que l’excision était compatible avec l’Islam, je me suis insurgé, comme d’autres l’ont fait avec moi. Il faut stigmatiser ceux qui justifient la burqa ou la polygamie au nom de l’Islam. Je suis un militant des Droits de l’Homme, en particulier dans l’Islam. Je répète que ce sont ceux qui gèlent les choses qui sont, en réalité, les ennemis de l’Islam et du Coran. Il y a 12 siècles, il y eut même un mouvement de libres-penseurs dans l’Islam (le mutazilisme). Aujourd’hui, il y a trop de théologie de l’interdit et du glacis.

- Et que dites-vous aux Occidentaux? Qu’est-ce que l’Islam peut leur apporter?
- Je crois que l’Occident peut aussi évoluer et s’ouvrir à l’Orient, comme il le fait à la Chine et au Japon, dont les cultures pénètrent la nôtre. Le danger pour tous, y compris l’Occident, serait l’immobilisme. Je ne veux pas faire un Orient comme est l’Occident. Les deux doivent bouger. Sait-on que l’amour courtois fut codifié par les Arabes? Que, dans l’Islam, une femme qui n’est pas satisfaite par son mari peut aller devant un juge? Sait-on que la parfumerie et la cosmétique sont nées dans le monde arabe? Dans l’Islam, l’hygiène du corps est une première règle de la foi? Que le mot "savon" vient de l’arabe? Sur le plan du raffinement, de l’écologie et du développement durable, l’Occident a beaucoup à connaître de l’Orient. Le monde occidental est prêt, je pense, à entendre cet apport spécifique, qui va de l’art de recevoir à celui du hammam, ce raffinement qui peut être un vocabulaire commun pour dialoguer.

- Vous parlez beaucoup du plaisir et même d’un Kama-sutra arabe.
- Les textes que je cite sont des textes arabes que j’ai traduits! Nous devons élargir nos champs de représentation mutuels. Dire aux Occidentaux de ne pas enterrer trop vite l’Islam sous prétexte qu’il a de mauvais côtés. Et dire aux musulmans que l’aspiration à la beauté et à la sexualité est un combat aussi politique qu’esthétique. En disant que le corps de la femme n’appartient qu’à elle-même, en parlant du désir, je milite pour faire émerger dans l’Islam un sujet autonome. La femme ne peut être un objet, aussi sublime soit-il, de l’autre. Ne perd son identité que celui qui n’a pas d’identité comme sujet autonome. L’intelligence est distillée de manière équitable partout dans le monde, mais ce sont les conditions de l’expression de l’intelligence qui sont mal distillées.

Guy Duplat
12.11.10
Source: lalibre.be

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