jeudi 8 avril 2010

Immigration, sans-papiers, xénophobie et « sans-papiérisme »



Polémiquant contre Éric Besson (Sénat, 27/10/2009), Jean-Pierre Chevènement accusait le ministre de faire de la surenchère sur le Front National et concluait: «Cela ne peut qu'aiguiser les faux débats entre la gauche et la droite en favorisant tous les extrêmes, d'un côté la xénophobie, et de l'autre, le sans-papiérisme aveugle». Le prétendu «débat» sur «l’identité nationale» a amplement confirmé ce diagnostic. Il reste nécessaire de déterminer une orientation précise qui évite les deux extrêmes pointés par Jean-Pierre Chevènement.

Tout État a évidemment le droit de déterminer quels étrangers ont le droit de séjourner sur son territoire et quels étrangers sont indésirables. C’est une conséquence immédiate du principe de la souveraineté nationale et une grande partie de ceux qui s’en vont criant «des papiers pour tous les sans-papiers» admettent fort bien, en revanche, que les États dont ils font la promotion (Cuba, par exemple) contrôlent strictement les entrées, sorties et déplacements des étrangers sur leur sol. Que le gouvernement considère comme indésirables les prédicateurs salafistes ou la veuve de l’ancien président rwandais Habyarimana, on voit mal ce que l’on pourrait trouver à redire. On peut même parfois s’étonner du laxisme gouvernemental à l’encontre d’un «Baby Doc», alias Jean-Claude Duvalier, ancien dictateur de Haïti, immensément riche du pillage de son pays et dont les fonds restent bloqués dans une banque suisse pendant qu’on fait la quête pour aider les victimes du récent tremblement de terre...

Les pourfendeurs du «sans-papiérisme» (ainsi Éric Zemmour, journaliste au Figaro, devenu un des éditocrates en vue) n’ont pas tort quand ils font remarquer que l’immigration et spécialement l’immigration clandestine jouent un rôle important comme arme du patronat pour faire pression sur les salariés et démanteler les acquis sociaux. On sait que les sans-papiers arrivent en grand nombre par des filières d’immigration clandestine où des passeurs livrent moyennant finance une main-d’œuvre docile aux entrepreneurs qui en sont demandeurs. On apprend ainsi régulièrement que telle grande entreprise publique sous-traite largement à des employeurs de sans papier. Jusqu’à notre vénérable Assemblée Nationale dont les travaux de réfection ont été exécutés par des travailleurs tout ce qu’il y a de plus clandestins. Comme le salariat n’est rien d’autre que la concurrence que les ouvriers se font mutuellement pour vendre leur force de travail, dès lors que les conventions collectives et l’organisation des travailleurs ont commencé à limiter cette concurrence sur le plan intérieur, il ne reste plus qu’à «importer» des travailleurs étrangers. On sait les effets ravageurs que cela peut avoir. Les ouvriers nationaux – même s’il s’agit d’une nationalité toute récente – voient dans l’immigré récent et à fortiori le sans-papiers un concurrent prêt à se vendre à bas prix et donc à casser les acquis anciens, quelqu’un qu’on peut assimiler aux «jaunes», ces ouvriers non-grévistes à la solde des patrons. On peut raconter des histoires rassurantes sur l’internationalisme ouvrier, mais la réalité est qu’une partie non négligeable de la vieille classe ouvrière s’est détournée des partis ouvriers traditionnels pour se réfugier dans l’abstentionnisme politique et souvent aussi dans le vote FN ou le vote Sarkozy aux présidentielles de 2007. Significativement, c’est dans les départements «ouvriers» (par exemple l’Aisne) que le vote FN a subi les plus faibles baisses et il est à parier que c’est là qu’il remontera le plus fort aux prochaines élections régionales.

La mondialisation capitaliste est une abstraction et elle prend le visage de l’ouvrier étranger qui apparaît comme un concurrent et un ennemi. Et ce d’autant plus sûrement que les défenseurs attitrés des sans-papiers, souvent, font l’apologie d’un monde sans frontières et manifestent un mépris de plomb à l’endroit des couches populaires attachées à l’idée nationale.
Ce ne sont là que des représentations, dira-t-on, mais les représentations sont fondamentales quand on veut comprendre les mouvements de fond de la société. L’image d’un monde ouvert, «métissé», où les idées circulent avec les hommes et les marchandises, celle de la «mondialisation heureuse» se superpose à l’image des replis communautaires, dressant les uns contre les autres. Sans que personne n’en soit le chef d’orchestre clandestin, le système produit spontanément ces deux images qui toutes les deux écartent toute idée de transformation sociale et font de l’inégalité, de l’exploitation et de la domination des données «naturelles» auxquelles on ne peut rien changer.

On peut tout de même essayer de dépasser les représentations et aller à la réalité effective des choses. Tout d’abord, la concurrence que les immigrés font aux travailleurs nationaux ne joue qu’un rôle tout à fait secondaire dans la croissance du chômage et la destruction des acquis sociaux. Pour l’essentiel la concurrence vient des délocalisations et de l’importation massive de produits bons marchés produits dans des pays où les travailleurs sont payés à des salaires de misère, ce qui inclut les pays nouvellement intégrés dans l’Union Européenne. L’affaire de la construction de la nouvelle Clio en Turquie a mis tout cela en lumière. Presque deux Renault sur trois sont fabriquées hors de France. Les «primes à la casse», payées par le contribuable français ont dopé le marché des petites cylindrées qui sont précisément celles que nos constructeurs nationaux font fabriquer en Slovaquie (PSA) ou en Slovénie (Renault) sans parler de l’importation massive des Dacia Logan (fabriquées en Roumanie par Renault). Cet exemple permet de montrer comment thuriféraires européistes du marché libre et non faussé d’un côté, racistes xénophobes de l’autre se complètent à merveille pour le plus grand bien de l’oligarchie financière capitaliste, mondialiste par essence (les «élites mondialisées» dont parlait Chevènement jadis). MODEMistes européistes démo-chrétiens, «socialistes» deloristes, aubryistes et autres sarko-compatibles, europe-écologistes à la sauce Cohn-Bendit, tous ces gens défendent un système qui conduit inéluctablement à la mise en pièces de ce qui reste de «l’État social». Du même coup ils livrent sur un plateau l’argumentation qui permettra de désigner comme les ennemis à abattre les pauvres bougres arrivés chez nous sur des bateaux de fortunes ou cachés dans des camions frigo.

Les deux visages de cette opération idéologique assez répugnante se trouvent combiné dans la politique gouvernementale: côté pile, Besson chasse l’immigré sans papiers, surtout celui qui est le plus facile à attraper, celui qui travaille, celui dont les enfants vont à l’école – les macs des mafias d’Europe de l’Est qui mettent des filles demi-esclaves sur le trottoir et les gros trafiquants de drogue dorment sur leurs deux oreilles car leur fric contribue de faire tourner la machine capitaliste –; côté face, le marché libre ne cesse de se développer, avec l’importation massive de produits «low cost» fabriqués dans des pays «low cost». Tous les dirigeants reconnaissent, mezzo voce, que l’immigration est indispensable aux besoins du capitalisme et de fait elle continue à rythme soutenu – même les chiffres d’expulsions (reconduites à la frontière) sont trafiqués par toutes sortes de moyens: on reconduit manu militari des gens qui précisément rentraient chez eux sans rien demander à personne, on expulse des Roumains et autres ressortissants de l’UE qui reviennent tout à fait légalement la semaine suivante, etc. Mais le ministère de Besson fonctionne selon des principes et des méthodes comptables dignes des plus beaux exploits de feu la planification soviétique. Par ailleurs, sauf quelques rodomontades, le gouvernement donne sa bénédiction aux délocalisations quand il ne les organise pas lui-même. En dépit des obstacles, de la résistance des peuples et des tensions qui se manifestent entre les divers États-nations, le gouvernement poursuit la politique d’intégration européenne et d’immersion dans un grand marché commun avec les États-Unis et leurs vassaux. Les pauvres bougres désignés à la vindicte populaire et expulsés à grands renforts médiatiques sont seulement les victimes expiatoires de cette destruction de la classe ouvrière française au nom des impératifs de la mondialisation.

Le «sans-papiérisme» dont parle Chevènement est une réalité. Une frange des militants issus de la petite-bourgeoisie radicalisée dans les années 70 et 80 s’est spécialisée dans la défense des sans-papiers promus, pour les uns, au rôle de substitut du sujet révolutionnaire prolétarien défaillant, pour les autres en figures du dépouillement et de la souffrance christique. Ces militants, souvent sincères – on laissera de côté la stratégie des groupes et groupuscules révolutionnaires – trouvent parfois des relais médiatiques et le soutien des «belles gens» (les «people» à bonne conscience de gauche). Les effets pervers en sont connus. Alors que la souffrance des ouvriers licenciés, des familles qui perdent leur maison, la «galère» des jeunes et les conditions souvent misérables de beaucoup d’entre eux laissent indifférents les médias et les vedettes du cinéma et de la chanson, la monopolisation de la «défense des victimes» sur les sans-papiers produit des réactions qu’utilisent sans vergogne ceux qui cachent leur xénophobie sous le drapeau de la dénonciation du «sans-papiérisme».

Cette réalité politique où l’on voit se renforcer mutuellement le cosmopolitisme des belles âmes et une réaction identitaire xénophobe (malgré tout limitée), ne doit pas conduire à l’indifférence.
Il faut seulement replacer ce combat sur son terrain politique réel et non sur celui de la compassion et d’une miséricorde affectée. Il faut pour cela partir des rapports sociaux. Les sans-papiers sont d’abord des travailleurs exploités et le plus souvent surexploités: officiellement embauchés pour 35 heures, ils en font souvent 50 ou 60, soumis qu’ils sont à l’arbitraire patronal. C’est pourquoi l’exigence de la régularisation immédiate des sans-papiers salariés est indiscutable. C’est une exigence qui permet de lutter contre la concurrence que ces travailleurs ultra-précaires pourraient faire aux travailleurs nationaux ou bénéficiant d’un titre de séjour de 10 ans. Gageons également que si les patrons savent qu’ils ne pourront plus presser le citron des sans-papiers, ils auront beaucoup moins d’empressement à se fournir dans les filières de l’immigration clandestine. Une telle politique supposerait également le renforcement des moyens de l’inspection du travail afin de lui permettre de traquer le travail clandestin.

Une deuxième exigence, morale celle-là, suppose que soient pris en compte en priorité les situations des enfants. On a vu la solidarité des lycéens (encore récemment à Caen) dans la lutte contre l’expulsion de leurs camarades de classe. C’est sur le mouvement de la jeunesse qu’il faut faire fond. La pétition lancée en 2005 par 170 enseignants (à l’initiative de syndicalistes, en particulier Force Ouvrière, d’Évreux) et relayée d’abord par «La Sociale» indiquait déjà cette voie.

Une troisième exigence concerne les demandes d’asile politique. La convention de Genève ne reconnaît que la protection des individus persécutés personnellement. Elle laisse de côté les populations victimes de discriminations – ainsi les Roms dans l’ex-Yougoslavie et dans d’autres pays d’Europe centrale. Chevènement avait amélioré le dispositif en introduisant un asile pour les «combattants de la liberté» qui s’était appliqué notamment aux militants algériens qui voulaient échapper au GIA. Mais en 2005, le gouvernement Villepin a abrogé cette clause et restreint drastiquement le droit d’asile. Il faudrait donc rétablir ce qu’avait introduit Chevènement et abroger les lois Villepin-Sarkozy et étendre l’asile – sous des formes appropriées – aux populations qui fuient les guerres civiles.

Mais il faut aller au-delà. C’est-à-dire poser les questions essentielles, qui sont 1° les rapports entre les métropoles impérialistes et les pays pauvres qui continuent d’être soumis aux plans drastiques du FMI; et 2° le libre-échangisme généralisé et la politique de l’OMC. Les peuples ont un droit intangible à vivre décemment chez eux. Or, la plupart des sans-papiers sont des gens qui fuient la misère, les guerres civiles (sciemment entretenues par toutes sortes de puissances financières et d’officines) et les persécutions. Les rafiots qui échouent à Lampedusa ou sur les côtes de la Corse sont les porteurs de la misère du monde. Il serait temps de s’attaquer sérieusement à cette misère, ce qui demande qu’on rompe avec la politique de Strauss-Kahn (FMI) et de Lamy (OMC). Et à ceux qui ne cessent de rappeler la phrase de Rocard qui disait que «la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde», rafraichissons leur la mémoire. L’ancien premier ministère ajoutait: «mais elle doit en prendre sa part».

Denis Collin 
04/02/2010 
Source:utopie-critique

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